Les Serpents
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«Les Serpents» à l’Espace Go | Un drame familial fantastique

Du 12 novembre au 7 décembre 2019, la directrice du théâtre de l’Opsis, Luce Pelletier, inaugure le Cycle des territoires féminins avec la pièce « Les Serpents », de l’écrivaine française Marie NDiaye. C’est la première fois que la pièce, publiée en 2004, est jouée au Québec. C’est pour nous l’occasion parfaite de découvrir l’œuvre théâtrale de Marie NDiaye, lauréate du Prix Goncourt pour son roman « Trois femmes puissantes » en 2009.

Les serpents, une fable cruelle

La pièce Les Serpents est au départ une commande passée à Marie NDiaye par un théâtre suisse, avec une contrainte: le texte devait s’adresser à trois comédiennes, dont une plus âgée. De cette contrainte de départ, Marie NDiaye a fabriqué une histoire de famille, au centre de laquelle se trouve un homme, père, fils et amant, que l’on ne voit jamais.

Sur la scène de l’Espace Go, au centre d’un décor dénudé, deux femmes se rencontrent: Madame Diss (Isabelle Miquelon, excellente dans son rôle) dont on apprend rapidement qu’elle ne vient que pour demander de l’argent à son fils et France (Catherine Paquin-Béchard), sa belle-fille, qui attend le feu d’artifice du 14 juillet avec impatience.

Photo par Caroline Laberge

Si les échanges initiaux entre les deux personnages laissent d’abord présager une intrigue réaliste, émaillée de moments comiques, l’horreur s’infiltre petit à petit lorsque l’on apprend que «l’homme-ogre» qui demeure à l’intérieur de la maison a fait mourir son fils en l’enfermant dans une cage pleine de vipères. À partir de là, on comprend qu’il ne faut pas s’attacher au récit en tant que tel, mais aux rapports de force entre les personnages, aux transformations et aux symboles qui traversent le texte. C’est ce que souligne Luce Pelletier dans le dépliant de présentation: « Marie NDiaye écrit sur la famille. […] C’est ce qui m’a attirée dans Les Serpents. Ce banal quotidien qui est exagéré jusqu’à devenir une fable cruelle ».

Photo par Caroline Laberge

Un théâtre fantastique

Ainsi, la pièce de Marie NDiaye se révèle influencée par le théâtre de la cruauté et le réalisme magique. Alors que la pièce se déroule, notre attention trouve petit à petit le bon point focal. Autour de ce père vampirique se joue un jeu de transformations qui se déploie dans un décor de champ de maïs, dont la croissance accompagne l’évolution des personnages.

France réalise qu’elle veut partir: « Je dormais, Madame Diss, et je ne dors plus », dit-elle à sa belle-mère, avant d’échanger sa place avec l’ex-femme, Nancy (Rachel Graton), troisième personnage à apparaître sur scène. Elles échangent alors leurs vêtements et leurs noms. Enfin, dans un dernier acte, l’évolution des personnages semble se heurter à l’absurde: Mme Diss propose à France devenue Nancy, d’avoir un enfant avec le père de son fils, tandis que la première femme constate l’échec de sa transformation. « Je devais entrer pour posséder une famille, et voilà qu’il n’y a même plus une famille », dit-elle.

Photo par Caroline Laberge

À la fin des Serpents, nous réalisons que l’univers de Marie NDiaye pourrait aussi bien emprunter ses armes à Beckett: la pièce met en scène des personnages dont les désirs semblent voués à l’échec, et tous s’accrochent à la parole pour combler le vide de sens.

Les serpents, une pièce difficile

La pièce de Marie NDiaye nous séduit par son univers fantastique, entre fable cruelle et conte absurde, mais il reste difficile d’y accéder. Les personnages existent par leur parole, mais nous convainquent difficilement de l’existence d’un monde dans lequel elle viendrait s’inscrire. Plus nous voulons entrer dans la pièce, plus elle semble nous échapper: les métaphores flottent sans qu’on puisse les attraper, les motivations des personnages sont moins absurdes que dénuées d’une certaine solidité. Par ailleurs, la mise en scène sobre de Luce Pelletier, qui va dans le sens du texte, ne semble pas en mesure d’inclure le spectateur. Une certaine froideur émane de cet espace quasi abstrait, habité par une maison représentée par des cadres en métal qui en sont la forme symbolique.

Ainsi, si la pièce de Marie NDiaye arrive à convoquer l’imaginaire et la réflexion du spectateur, elle peine cependant à s’incarner et à nous convaincre. Le spectateur peut se sentir perdu, face à un décor trop abstrait et à une histoire dont il est difficile de percevoir tous les enjeux.

Photo par Caroline Laberge
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