crédit photo: Pierre Langlois
Francouvertes

Finale des Francouvertes 2024 au Club Soda | Le triomphe de Soleil Launière

Voilà, c’est terminé. Clap de fin. Le rideau tombe. Après 13 soirées de compétition acharnée, Les Francouvertes rendaient lundi le verdict de leur 28e édition, qui a vu l’artiste autochtone Soleil Launière se faire sacrer lauréate 2024. La scène du Club Soda a également accueilli pendant la soirée les projets de Sensei H et de Loïc Lafrance, qui se sont respectivement classés à la deuxième et à la troisième position du podium.

Comme à son habitude, le Club Soda est plein et animé pour cette finale de l’incontournable concours-vitrine. Montréal aime sa relève, ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas prêt de changer non plus.

Soleil Launière 🎵 🎵 🎵 🎵

Soleil Launière a un don, celui de capter l’attention de quiconque quand elle commence à chanter. Et à travers ce don, elle parvient notamment à faire taire la troupe bavarde dans le fond de la salle. Vous voyez, ces éternels et bruyants parleurs, toujours bière à la main. Leurs bouches sont aujourd’hui scotchées.

L’artiste innue opte pour une entrée atypique et audacieuse : Soleil Launière, se trouvant d’abord au fond du parterre de la salle, se dirige lentement vers la scène, le tout avec un morceau de bois en équilibre sur sa tête, escortée par une musique d’introduction expérimentale et psychédélique.

Arrivée sur les planches, l’artiste entame Era Ew, morceau qui témoigne de l’immense respect accordé à l’environnement par les Premières Nations : le résultat est à la fois mystérieux et captivant. Une mention à Soleil Launière, bien évidemment, mais aussi à l’accompagnement, chapeau aux musiciens d’être arrivé à installer une ambiance comme telle si rapidement.

L’album de Soleil Launière, Taueu, lancé l’année dernière, compte d’ailleurs à travers les compositions originales des textes récités par l’illustre Joséphine Bacon, qui seront retransmis à plusieurs reprises durant la performance de l’artiste en finale. Ça se prend, comme bonus.

Suivant l’interprétation de Kapatau, Soleil Launière décide volontairement d’installer un silence à travers le Club Soda. Un vrai silence, d’ailleurs, pas un « silence » entre guillemets. On entendrait une mouche voler. La musicienne rompt après quelques secondes le calme absolu en énumérant des prénoms de femmes en rafale (des femmes autochtones disparues, malheureusement, on imagine, et ce, seulement en 2023). « Nous sommes vivantes, même sous terre, nous sommes criantes, même sans air », récite-t-elle avant d’enchaîner avec MMIWG2S, au refrain similaire.

Soleil Launière est capable de marier de la musique attrayante à un message fort, ce qui n’est certainement pas donné à tout le monde. Sa vaste expérience en théâtre et en art performance peut également se faire ressentir quand l’artiste innue imite un corbeau, autant par son cri que par sa gestuelle, durant l’introduction d’O Broc.

La performance est complète, la victoire est méritée.

Sensei H 🎵 🎵 🎵

Sensei H la Franco-algérienne-rimousko-québécoise foule par la suite les planches. L’artiste rap part avec une longueur d’avance : elle surprendra quoiqu’il arrive durant sa performance. Les Québécois, du moins les Québécois friands de la scène alternative locale, ne sont pas familiers pour un sou avec ce qui se passe actuellement sur la scène rap de l’autre côté de l’océan. Sensei H, qui parle avec une sorte d’accent français et qui emprunte un débit rappelant des rappeurs conscients comme Bigflo & Oli, Nekfeu ou Orelsan, sera tout de suite vue comme la proposition exotique et rafraîchissante, ce qui joue en sa faveur.

Saluons tout de même l’instrumentation qui, elle, est réellement originale et audacieuse. Sensei H n’utilise pas de beatmaker, mais bien un groupe composé d’un batteur, d’un guitariste et… d’une contrebassiste! Dur de la comparer à n’importe qui sur cet élément-là : personne dans le rap, en fait, n’ose prendre autant de risque quant à l’accompagnement.

Les textes de Sensei H, sans être transcendants, sont bien mieux ficelés que ce qu’on a l’habitude d’entendre sur la scène rap au Québec.

Si chaque détail de la performance de Soleil Launière semblait calculé à la lettre, celle de Sensei H donnait toute l’impression contraire. Après Palme d’or, Sensei H se permet vraisemblablement un freestyle (on retrouve un trou entre la troisième et la cinquième chanson, indiquées sur la setlist en ligne), en duo seulement avec sa contrebassiste. Agréable! Plus tard dans la performance, l’artiste décide de prendre la parole à travers une intervention aucunement préparée, abordant la santé mentale et le suicide, sous-entendant par la même occasion qu’elle a elle aussi souffert de pensées noires. Le propos vaut la peine d’être entendu, mais il est à la fois livré d’une manière chaotique et contradictoire. Ça viendra teinter sa performance, malheureusement pour elle, parce que l’intention était bonne.

Sensei H clôture son passage aux Francouvertes avec la très amusante Hors du commun, qui détonne volontairement dans son propre style d’écriture.

Loïc Lafrance 🎵 🎵 🎵

Le shérif est avec nous ce soir. Voilà comment Loïc Lafrance, qui base une partie de son univers sur les clichés westerns, se présente au public du Club Soda. Lafrance débute sa performance avec un bel enchaînement de Goffman et moi et Clarence (les cowboys dans les magazines), rappelant à travers un sympathique mélange de bluegrass et d’alternatif un Gab Bouchard de Grafignes (oui oui, Loïc, on va encore faire la comparaison) ou un Mon Doux Saigneur.

Loïc Lafrance s’était fait reprocher de trop jouer sur l’aspect commercial de son projet après avoir lancé un t-shirt de son propre marchandisage dans la foule, durant la ronde préliminaire. L’artiste, qui avait fait tirer deux t-shirts aux demi-finales du concours-vitrine, répète une dernière fois l’exercice en lançant trois chandails pour souligner sa présence en finale. Insolent.

Après avoir encouragé la salle à souhaiter un joyeux anniversaire à son batteur, Bastien, Loïc Lafrance accueille sur scène son homonyme Loïk Lafrance, le tout dans le but de lui remettre un « ticket d’or » donnant accès à tous ses spectacles, et ce, à vie. Les séquences sont amusantes.

Loïc Lafrance souligne à quel point sa musique, selon lui, « pète des yeules », et c’est là que ça vient un peu me déranger. Oui, le musicien est énergique et saute partout sur scène, particulièrement sur THÉÂTRE/VIOLENCE et La peur est une fleur. Oui, les guitares sont saturées et quelques jams valent le détour. Mais est-ce vraiment du rock, du vrai rock? Jouer fort et faire le fou sur scène équivaut-il nécessairement à se rapprocher du mouvement grunge? Des musiciens comme John Paul Jones, Mark Lanegan, Ty Segall ou John Entwistle ne sont pas les plus expressifs ni les plus mobiles sur scène, et pourtant, ils n’en ont pas besoin pour venir te chercher, pour venir te transporter et te faire secouer la tête. Ils l’ont, ce tout petit supplément d’âme, cet indéfinissable charme, comme dirait France Gall…

Loïc Lafrance se rapproche davantage de la pop à guitares saturées à la Twenty One Pilots que du rock à proprement parler, sans que ce soit mauvais pour autant.

Grille de chansons (Soleil Launière)

  1. Pimiteu
  2. Era Ew
  3. Pimishkau
  4. Au bout
  5. Kapatau
  6. MMIWG2S
  7. O Broc
  8. Piekuakami
  9. Nitei

Grille de chansons (Sensei H)

  1. Peur de perdre
  2. Il est l’or
  3. Palme d’or
  4. [Freestyle]
  5. Galère
  6. Focus
  7. Longtemps
  8. Hors du commun

Grille de chansons (Loïc Lafrance)

  1. Goffman et moi
  2. Clarence (les cowboys dans les magazines)
  3. Salade de fruits
  4. La candeur
  5. Hymne à l’égocentrisme
  6. THÉÂTRE/VIOLENCE
  7. La peur est une fleur

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