Fanny à La Bordée | Quand les convictions heurtent les zones grises du coeur
Il y a des soirs où une salle de théâtre semble retenir son souffle pour donner naissance à une réflexion plus vaste que la scène elle-même. À La Bordée, Fanny, pièce étant le fruit d’une commande faite par Rébecca Déraspe en 2019, est mise en scène avec une assurance tranquille par Marie-Hélène Gendreau et Hubert Lemire. Elle explore la fragilité du couple, les définitions mouvantes du féminisme et ces lignes floues où les idéaux trébuchent sur la réalité. Présentée jusqu’au 6 décembre, l’œuvre entraîne le public au cœur du quotidien feutré de Fanny (Marie-Thérèse Fortin) et de Dorian (Jacques Laroche), un couple encore amoureux, encore soudé, encore certain de maîtriser les règles de son propre monde… jusqu’à ce qu’une étudiante de 22 ans s’y installe et fasse trembler leurs fondations.
Fanny et Dorian vivent dans ce confort tendre et routinier que certains appellent la stabilité, et que d’autres nomment, à voix basse, un terrain miné. Leur harmonie semble sans faille, jusqu’à l’arrivée d’Alice (Doriane Lens-Pitt), étudiante en philosophie, convaincue que la jeunesse possède toutes les réponses, même celles qui n’ont jamais été posées. Elle entre dans leur univers comme une bourrasque douce, mais insistante, persuadée que sa vision du monde est la seule valable, que ses théories, à peine mûries, peuvent renverser celles d’une femme qui a aimé, vécu, et aussi survécu.
Dans le rôle-titre, Marie-Thérèse Fortin déploie une présence qui dépasse la scène. La comédienne n’interprète pas Fanny : elle l’habite, la porte, la défend. Elle est de ces artistes pour qui chaque mot semble avoir été écrit dans le prolongement même de la peau. Sa voix traverse l’espace comme une vérité déjà connue, mais trop longtemps tue, et chaque réplique devient un frémissement, une respiration, une brise qui façonne ce qu’est la pièce. Marie-Thérèse Fortin n’est pas seulement une grande interprète : elle est le théâtre, ses racines, sa mémoire et son souffle.
Face à elle, Alice incarne cette arrogance lumineuse propre à la jeunesse, cette certitude que tout peut se déconstruire simplement parce que l’idée est brillante en théorie. Elle croit comprendre le couple, le désir, la liberté, le féminisme. Mais comprendre n’est pas savoir. Et savoir n’est pas vivre.
L’essence de la pièce se trouve là : dans ce choc tendre, mais implacable entre générations, entre valeurs et entre visions du monde. Le texte rappelle qu’il est facile de défendre un principe, mais encore faut-il comprendre ce qu’on défend réellement. Les convictions sont belles tant qu’elles restent théoriques; elles deviennent troublantes lorsqu’elles se heurtent à la vulnérabilité humaine.
Les échanges entre Fanny et Alice sont les parties les plus savoureuses du spectacle. Deux femmes, deux façons d’habiter le monde, deux feux qui ne brûlent pas à la même intensité. L’une porte l’expérience, la nuance, les cicatrices invisibles. L’autre brandit la liberté comme un étendard qui justifie tout, sans se rendre compte que cette liberté peut parfois enfermer plus longtemps qu’une peine à perpétuité.
Le décor, volontairement simple, laisse la place au texte, aux corps, aux idées. Rien ne distrait du cœur de l’histoire. Et pourtant, un élément surprend : un aquarium perché à l’étage, où Alexandra Gagné-Lavoie et François Louis Laurin livrent musique et chants, comme si une autre couche de sens venait se déposer sur la scène. Une respiration parallèle. Une audace discrète, mais assumée.
Fanny explore le féminisme, la sexualité, le couple, mais surtout la façon dont une conviction peut se fissurer lorsqu’elle rencontre la réalité. La pièce ne cherche pas à convaincre. Elle accueille, elle questionne. Elle laisse flotter les contradictions comme des particules d’idéaux en suspension.
Et au centre de tout, Marie-Thérèse Fortin illumine. À elle seule, elle justifie le déplacement. Elle porte le texte avec une telle conviction qu’on a l’impression d’assister non pas à une performance, mais à une confession.
À La Bordée, Fanny rappelle que personne ne détient la vérité absolue. Que le cœur humain n’est jamais un terrain conquis. Que même les certitudes les plus solides peuvent chavirer lorsqu’un nouvel écho s’y glisse.
Une pièce qui ose. Qui dérange doucement. Qui résonne longtemps après la sortie.
- Artiste(s)
- FANNY
- Ville(s)
- Québec
- Salle(s)
- Théâtre de la Bordée
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