Entrevue avec Melissa Auf Der Maur | Témoignage de la dernière décennie analogue
Vingt-cinq ans après l’effervescence des années 90, Melissa Auf Der Maur revient sur le devant de la scène, non pas uniquement comme musicienne, mais comme mémorialiste et archiviste de sa propre vie. À quelques semaines de la parution de son livre « Even the Good Girls Will Cry: A ’90s Rock Memoir », à venir le 17 mars prochain, nous avons eu l’occasion de discuter avec elle. Dans cet entretien riche en réflexions socioculturelles, l’ancienne bassiste de Hole et des Smashing Pumpkins explique pourquoi le moment est venu pour elle de « déballer » son histoire.
* Écoutez l’intégrale de cette entrevue en balado audio au bas de l’article.
Confortablement assise sur le sofa du studio du réputé musicien, compositeur, producteur et ingénieur du son Alex Crow, dans la Plateau, Melissa Auf Der Maur enchaîne quelques entrevues avec une poignée de journalistes venus la rencontrer. Même si sa journée est meublée de jasette, elle prend le temps de s’exprimer avec passion, d’expliquer longuement et savoureusement ses points de vue.
Le moteur principal de ce projet est la maternité, nous explique-t-elle. Mère d’une adolescente de 14 ans, Auf Der Maur ressent le besoin de revisiter son passé pour mieux s’en libérer et « passer à autre chose ». Elle décrit les années 1990 comme une période dominante qui l’a définie aux yeux du monde, mais qui l’a aussi parfois éloignée d’elle-même. Écrire ce livre est pour elle un acte de guérison face aux moments difficiles, marqués par le deuil et la drogue, et une manière de reconnecter avec son identité profonde.
« I am coming into my middle age. She [sa fille] is coming into her womanhood… alors vraiment, pour des raisons personnelles, je voulais revisiter mais vraiment lâcher, unpack and move from the 90’s and from my coming-of-age-as-a-woman story », nous exprime-t-elle de son parler bilingue parfaitement anglo-montréalais.
I am defined as a woman from the 90’s : j’ai fait des choses exceptionnelles et connu des gens exceptionnels… mais ça fait 25 ans que j’essaie de me redécouvrir. Parfois, quand tu fais des grandes choses avec des grandes personnes, tu perds des parties de toi-même.
Les années 90 : L’innocence perdue face au capitalisme
Elle est toutefois consciente que son parcours lors des années 1990 fascine, et la lecture de ses « mémoires » font jaillir plein de questions au sujet de cette fascinante décennie. Tout au long de l’entretien, Auf Der Maur revient sur les années 1990, qu’elle qualifie de « dernière décennie analogue ». Elle porte un regard critique sur l’évolution de l’industrie musicale de l’époque, qu’elle décrit comme un « film d’horreur capitaliste ». Selon elle, les grandes entreprises ont racheté la passion et l’identité des mouvements alternatifs pour les transformer en produits commerciaux, détruisant au passage une partie de l’innocence et de l’underground.
Elle évoque notamment le destin de Kurt Cobain comme le symbole tragique de cette récupération : une culture underground transformée en machine à sous dès 1991, un processus qui l’avait déjà fait dire, dès 1994, que l’essence de cette musique était déjà perdue au profit des corporations.
L’arrivée chez Hole : Une observatrice dans la machine
Melissa Auf Der Maur relate avec humilité son intégration au sein du groupe Hole à l’âge de 22 ans. Fait marquant : elle a initialement refusé l’offre de Courtney Love. C’est finalement sa curiosité de témoin qui l’a poussée à accepter : elle voyait là une opportunité unique d’apprendre et d’observer l’histoire de la culture pop en train de se créer. « Au départ, j’ai dit non. Mais Courtney m’a appelée pour me dire : “ok mais tu vas prendre un avion et venir me dire non en personne!” », raconte-t-elle. Évidemment, le voyage l’a menée à reconsidérer sa décision, avec les résultats qu’on connait. Découverte par Billy Corgan en assurant la première partie des Smashing Pumpkins à Montréal au sein de sa formation Tinker, le leader des Pumpkins convainc Courtney Love de lui proposer le rôle de bassiste au sein de Hole dans la foulée du décès de Kristen Pfaff. Elle restera finalement la bassiste ayant officié le plus longtemps au sein de la formation, participant notamment à l’album Celebrity Skin. Le 20 octobre 1999, alors que Hole semble s’essouffler, elle quitte le groupe pour retrouver Billy Corgan au sein des Smashing Pumpkins, remplaçant ainsi D’arcy Wretzky.
Melissa Auf Der Maur exprime une immense admiration pour la puissance de guerrière de Courtney Love sur scène, tout en soulignant la solitude et le manque de soutien dont cette dernière a souffert face à ses problèmes personnels et au sexisme de l’industrie. Aujourd’hui, les deux femmes sont plus proches que jamais, collaborant sur de nouveaux projets musicaux et documentaires. On pourra d’ailleurs entendre la voix d’Auf Der Maur sur le nouvel album de Love, à venir en 2026.
Après des années à avoir renié la possibilité qu’un tel retour se puisse, Melissa Auf Der Maur répond du bout des lèvres qu’elle ne serait pas totalement fermée à l’idée de remonter un jour sur scène avec sa grande amie au sein de Hole, si le groupe devait se réunir. « Je peux imaginer faire quelque chose de spécial, même si j’ai dit non pendant 20 ans… »
Montréal, un bastion de créativité
Interrogée sur la scène montréalaise, à l’époque comme aujourd’hui, l’artiste souligne l’unicité de la métropole québécoise. Contrairement à des villes comme New York, qu’elle qualifie de « trou de l’enfer corporatif », Montréal a su préserver une indépendance et une joie de vivre grâce, en partie, au soutien gouvernemental pour les voix créatives, selon elle. Elle se remémore ses débuts au Plateau-Mont-Royal et aux Foufounes Électriques, une époque où la scène anglophone était petite, mais nichée dans un environnement multiculturel et artistiquement riche.
Le livre de Melissa Auf Der Maur se veut par ailleurs un plaidoyer pour la créativité authentique. Elle s’inquiète de l’emprise technologique sur les jeunes d’aujourd’hui, qu’elle compare à des « vampires » aspirant leur passion pour en tirer profit. Elle encourage les jeunes femmes à ne pas se laisser définir par le regard des hommes ou par la pression des réseaux sociaux. Son conseil est simple, mais radical, et prend la forme d’une liste de choses à faire pour se protéger de tout ce qui afflige les femmes entreprenantes : « Écrire dans un journal pour soi-même. Prendre des photos qui ne finiront pas sur Internet. Faire de la musique pour le plaisir de l’échange. C’est cette discipline créative et l’usage de ces outils analogues qui m’ont permis de survivre à la folie de ma carrière internationale à un si jeune âge. »
Le livre de Melissa Auf Der Maur, intitulé Even the Good Girls Will Cry, paraîtra le 17 mars. À cette occasion, elle participera à une conversation publique (animée par Catherine Pogonat) à la SAT en mars pour discuter de son parcours.
Par ailleurs, les amateurs de photographie pourront découvrir son ouvrage My ’90s Rock Photographs en septembre, une parution qui accompagnera une exposition majeure au Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) à Toronto. On croise toujours les doigts pour que l’exposition se rende à Montréal en 2027.
Écoutez l’intégrale de l’entrevue avec Melissa Auf Der Maur :
- Artiste(s)
- Courtney Love, Hole, Melissa Auf Der Maur
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Société des Arts Technologiques (SAT Montréal)
- Catégorie(s)
- Alternatif, Balado, Grunge, Lecture, Rock,
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