En attendant le déconfinement # 1 | Comment Clément Turgeon a fait vivre le Festif! en pandémie sans l’apport du virtuel

Cette nouvelle série hebdomadaire vise à donner la parole à des acteurs du milieu culturel qui ont été durement touchés par la pandémie et vise à mettre en mots les actions concrètes qu’on dû poser les intervenants pour s’adapter à la crise. On se penche sur ce qui les occupe, ce qu’ils font (souvent dans l’ombre) en attendant le déconfinement culturel et comment ils permettent à la culture de survivre et de continuer à exister.

* Crédit photo en entête : Anne-Marie Dufour.

Printemps 2020

Au début du mois de mars, le fondateur et directeur du Festif de Baie-Saint-Paul, Clément Turgeon, croyait comme tout le monde que « la grippe » ne durerait que quelques semaines. Rapidement, il s’est ravisé en prenant compte de l’ampleur de la chose. « On a été parmi les premiers festivals à annuler. On s’est dit qu’on allait annuler tôt pour se concentrer à se revirer de bord. Avant même qu’il y ait l’usage du célèbre terme gouvernemental se « réinventer », on s’était déjà dit qu’on allait s’adapter. C’est dans l’ADN du Festif. À chaque année on se réinvente un peu. On rajoute des sites, on invente des nouveaux concepts. On est déjà habitué de se revirer de bord de même. »

Au printemps, le gouvernement tente toujours d’établir des mesures de santé publique et sa priorité n’est pas de s’occuper des impacts qu’auront les mesures sanitaires sur l’économie. Comme plusieurs industries, le milieu de la culture est dans le néant. Sans savoir sur quel pied danser, Clément Turgeon a été appelé à diriger son équipe et prendre des décisions d’affaires à vue d’oeil.

L’objectif qu’on s’était donné, c’était de ne pas faire de virtuel. On sentait que la magie du Festif! se devait d’être vécue en personne.

« Le mot d’ordre était donc de faire des petits projets à court terme au lieu d’attendre et espérer reporter le festival. Après avoir annulé le Festif!, la première chose qu’on a fait, c’est de jaser avec nos commanditaires. On leur a dit qu’on allait faire d’autres activités et la plupart des commanditaires ont suivi. Ça a facilité la prise de décision. »

Des petits projets, le Festif! en a fait pas mal. « À chaque phase de pandémie, on a voulu faire de quoi. Une semaine après avoir annulé le festival, on annonçait la tournée de portes et les concerts pour les CHSLD parce qu’on n’avait pas le droit de rassemblement. Puis, quand on a annoncé qu’on pouvait se ressembler à 10 personnes, on a créé les expériences d’écoute. Lorsqu’ils ont permis les rassemblements à nouveau, on a planifié La Petite Affaire. » 

 

 

Prendre part à la discussion

Être si réactif aux mesures gouvernementales n’aura toutefois pas été de tout repos. Suite à des débordements à travers la province, le gouvernement a de nouveau resserré certaines de ses mesures au mois de juillet, demandant entre autres au Festif! d’annuler La Petite Affaire.

Quelques jours plus tard, la santé publique annonçait que les artistes pourraient jouer devant 250 personnes. Face à la situation, Clément a fait des sorties publiques sur les réseaux sociaux pour dénoncer le manque de cohérence du gouvernement. Si l’épisode a causé des maux de tête à l’équipe, il aura au moins permis d’ouvrir une discussion. « On peut dire que j’ai eu un retour assez direct, parce qu’Horacio Arruda m’a écrit directement sur Messenger! » Quelques semaines plus tard, le gouvernement a donné l’aval à une nouvelle mouture de La Petite Affaire.

« Je pense que notre montée aux barricades a poussé la santé publique à agir plus rapidement à laisser les festivals faire des petits événements. Ça c’est notre exemple, mais il y a celui de tous les autres festivals qui ont poussé de leur bord et qui ont fait avancer les choses. Puis, il y a aussi le REFRAIN (Regroupement des festivals régionaux artistiques indépendants) qui travaille dans le même sens. »

 

Entre l’arbre et l’écorce

Malgré que plusieurs événements organisés par le Festif! ont pu avoir lieu dans les derniers mois, l’organisation n’a pas pu bénéficier de la même source de revenus qu’à l’habitude. « En comparaison, les revenus de notre billetterie en 2020 représentent le quinzième de ce qu’on avait en 2019 et on a seulement vendu 20% de la quantité d’alcool que nous avons vendu l’an passé. Tout ça cumulé fait en sorte que nous sommes beaucoup plus dépendants des commandites et des subventions. D’habitude, on fait 30% de revenus autonomes. Là, nos revenus autonomes sont rendus à seulement 9-10%. »

Face à des finances plus précaires, les diffuseurs n’ont pas eu la tâche facile. Assumer les coûts d’opération en offrant des spectacles pourrait signifier de mettre la clé dans la porte. Ne pas en offrir pourrait dangereusement affecter les artistes. Clément Turgeon note d’ailleurs que ce sont les petits festivals qui en sont à leurs premières années qui sont le plus à risque, n’ayant pas encore de soutien du gouvernement.

« Tout le monde se sentait mal de ne pas honorer ses contrats d’artistes. J’ai trouvé que le spotlight était vraiment sur les festivals. Il faut penser que d’annuler un festival, ça veut aussi dire annuler 110 artistes. On a essayé, avec beaucoup d’artistes, de reporter et de leur offrir une place dans la programmation de 2021. Mais en attendant, faut quand même qu’ils vivent. On essayait de faire rouler le plus d’artistes possible avec nos initiatives, mais ce n’est pas la moitié de ce qu’on aurait dû donner aux artistes. Plein d’artistes ont perdu leur contrat. C’est pour ça qu’on travaille sur une formule en 2021 qui ne pourra pas être annulée, ce qui fera en sorte que nos engagements seront tenus jusqu’au bout. »

Le vrai défi, c’est la prochaine année. L’année passée on avait plein de commandites qui n’avaient pas encore été impactées par la pandémie. Cette année, on a déjà des commanditaires qui nous disent qu’ils ont trop perdu d’argent et qui ne peuvent pas se permettre de nous financer. Il faut s’assurer que le gouvernement soit là pour la relance des festivals, que ce soit à l’été 2021 ou en 2022.

La suite des choses

Si la tendance se maintient, l’équipe derrière le Festif! ne prendra pas de pause dans les prochains mois. «Cet hiver, si tout est accepté, on va être dans le jus », lance celui qui n’a pas pu prendre ses maigres vacances au mois d’août. « On est en train de discuter avec la santé publique pour adapter des concepts comme Le Festif à l’école et La tournée de portes pour pouvoir les faire l’hiver, en plus de faire nos demandes de subventions pour l’année prochaine. »

Pour ce qui est de l’édition 2021 du festival, Clément Turgeon a de la difficulté à se prononcer: « On pense peut-être réutiliser la formule de La Petite Affaire mais de faire 50 spectacles plutôt que 15 comme cette année. C’est trop tôt pour dire évidemment. Par contre, un Festif! comme les gens ont connu auparavant (21,000 festivaliers uniques en 2019) il faudra sans doute attendre en 2022. »

 

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