Critique théâtre | La fureur de ce que je pense à l’Espace Go

Il règne une lueur lugubre dans les antres de l’Espace Go. Un mélange de folie, de féminité et de mort à la fois. C’est que l’âme de Nelly Arcan, à la fois sensible et sauvage, s’y métamorphose jusqu’au 4 mai prochain sous la forme de sept corps et six voix, où s’entrecoupent des extraits des livres Putain et Folle de l’auteure qui s’est enlevé la vie en 2009.

Sophie Cadieux, La fureur de ce que je penseL’idée a été développée par la talentueuse Sophie Cadieux, présentement en résidence à l’Espace Go. C’est d’ailleurs elle qui ouvre le bal des six monologues de La fureur de ce que je pense. Des monologues découpés en six chants, interprétés par Christine Beaulieu, Julie Le Breton, Johanne Haberlin, Evelyne de la Chenelière, Monia Chokri et Sophie Cadieux. Un septième personnage, dansant, est incarné par Anne Thériault, qui se promènera d’une cage à l’autre, se métamorphosera et sortira même du territoire des femmes, pour devenir observatrice du spectacle.

Des cages, oui. Des cages vitrées, un peu comme celles que l’on retrouve à Amsterdam pour ceux qui se magasinent une prostituée. À l’intérieur, dans différents décors, on y découvre une à une des femmes grugées par une rage, parfois éteinte, parfois bien animée.  Elles ont toutes beaucoup à dire, tellement à dire qu’on perd parfois le fil du texte. Un texte lourd, touchant et criant à la fois.

Le mouvement des corps est aussi parlant que les écrits de Nelly Arcan. Sur ce point, chapeau à la mise en scène de Marie Brassard. Les tableaux vivants dressés devant les spectateurs sont poignants. Les chœurs de femmes, aidées de microphones, résonnent dans la salle, doublant parfois le monologue de l’une, s’unissant entre deux textes tel un chant pour effectuer une transition, ou agissant en canon, pour créer un effet de folie.

C’est là la seule interaction qu’il y aura entre les femmes, hormis la silencieuse qui, elle, ira à la rencontre des autres personnages pour des interactions de corps à corps. C’est peut-être d’ailleurs ce qui fait que la pièce, d’une durée de 1h40, nous perd dans quelques longueurs. Six monologues de femmes quasi immobiles, c’est lourd, c’est long.

 

Sophie Cadieux, grandiose, vole la vedette

Certains personnages sont plus intéressants et captivants que d’autres. Sophie Cadieux, première à prendre la parole, est époustouflante. Marchant de gauche à droite telle une lionne en cage, perchée sur ses talons aiguilles, les cuisses dénudées, elle récite sont texte avec fougue, et chaque mot semble habiter chaque particule de son corps. Des grognements, des cris, des soupirs entrecoupent son récit, et son corps prend des positions aussi sinon plus parlantes que les mots qui sortent de sa bouche. Dommage qu’on soit ensuite privé de sa présence pour l’heure et demie qui suivra.

Christine Beaulieu, La fureur de ce que je penseJulie Le Breton, qui prend le relais assis sur le carrelage d’une salle de bain publique, est plus éteinte. Toute comme Christine Beaulieu, qui au début de sa performance, semble réciter plus qu’interpréter. Mais son jeu gagnera en qualité au fil des minutes, et les cris qu’elle poussera vers la fin de son monologue glaceront vos veines.

La plus grande déception vient d’Evelyne de la Chenelière. Jouant le pouvoir d’attraction de la mort, elle ne cesse de trembler et pousse un chant strident et agressant. Son texte est le plus inintéressant et son interprétation est à la fois longue et un peu pénible.

Johanne Haberlin est juste, sans être époustouflante, mais Monia Chokri vient clore le spectacle en beauté, avec son assurance, sa grandeur et sa puissance.

En somme, il s’agit d’un bel hommage à Nelly Arcan, puisqu’il donne envie de se plonger dans Putain et Folle afin de lire et relire ces mots qui nous ont accrochés et ceux qui nous ont échappés durant la pièce. La mise en scène de Brassard elle l’une des grandes forces de l’oeuvre, tout comme l’introduction de Sophie Cadieux, qui marquera l’histoire du théâtre québécois. L’ensemble de l’oeuvre cependant, nous perd dans sa longueur, dû en partie à la succession des monologues, sans déplacement ni interaction.

 

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Moanie Chokri, La fureur de ce que je pense Evelyne de la Chenelière, La fureur de ce que je pense Julie Le Breton

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