Bros de Castellucci | Un violent constat de notre inaction face à l’oppression
Romeo Castellucci le fait une fois de plus : il fait ressortir les travers de la société et nous en met plein la gueule. Retour sur Bros qui est de passage à l’Usine C jusqu’à samedi.
C’était soir de retrouvailles hier à l’Usine C alors que Romeo Castellucci était de retour en terre nord-américaine pour présenter Bros, sa plus récente création qui tourne à travers le monde. C’était aussi le premier passage du metteur en scène depuis le puissant Sur le concept du visage du fils de Dieu qui avait joué au Duceppe dans le cadre du FTA en 2012. Quatorze ans, c’est long et ça passe rapidement dans le fond.
Ma première rencontre avec le metteur en scène italien remonte à Hey, Girl! présenté en 2007 lors du premier FTA. J’ai eu l’occasion aussi de voir Democracy in America en banlieue parisienne il y a près de 10 ans. Bref, ce n’est pas ma première rencontre avec l’iconoclaste metteur en scène.
Bros est une pièce qui devrait être présentée aux présidents de fraternités de policiers, aux policiers, aux soldats, bref à tous ceux qui exécutent des ordres sans trop se questionner sur le bien-fondé de ceux-ci. C’est une pièce qui nous remet en plein visage les systèmes de chaîne de commandement qui enlèvent l’humanité aux êtres. C’est aussi une pièce qui nous remet en plein visage notre inertie face aux exactions, notre complaisance avec le fascisme, notre manque de courage lorsqu’il est temps de mettre le pied à terre pour dire : ça suffit.
Une histoire de violence
Romeo Castellucci ne prend pas une situation en particulier, mais nous met face à cette violence qu’on occulte. Celle qui renforce les systèmes et brisent les hommes.
Sur scène, une vingtaine d’actants suivent les ordres qui leur sont donnés à travers une oreillette. Ces comédiens québécois triés sur le volet ont reçu des commandes précises : obéir. Peu importe l’atrocité, peu importe la folie, ne jamais regarder les autres dans les yeux, ne pas réfléchir et agir.
Romeo Castellucci se fait un plaisir sadique d’utiliser ces hommes devenus robots pour livrer des images chocs et brutales. Cette longue scène où l’un des trois comédiens se fait battre devant nos yeux est à la limite du soutenable. On a rapidement envie de s’enfuir, un réflexe normal. Il est beaucoup plus facile de détourner les yeux que d’accepter la violence que nous laissons faire. Car à n’importe quel moment, quelqu’un dans le public peut se lever pour crier que c’est assez. Ça s’est vu auparavant dans Hey, Girl dans une scène qui simulait le viol à travers une bataille d’oreiller. Je me rappelle encore ce cri puissant d’un homme à bout qui a été suivie par des sanglots audibles. C’est en quelque sorte ce que Castellucci cherche : la limite. Et pour comprendre où est la limite, vaut mieux la franchir à l’occasion.
Le metteur en scène italien a même fait un Jean-Pierre Ronfard de lui-même avec une scène où les policiers fusillent le public à répétition avec des fusils à pétard. C’est particulièrement confrontant d’avoir 15 hommes, de glace, qui tirent sur la gâchette à répétition vers vous. À travers le bruit claquant des pétards, la fumée qui s’en dégage et cette impassibilité dans le visage de ces actants, on passe un moment de profond malaise.
Ordre, rituel et religion
Dans Bros, Romeo Castellucci fait tout ce qui marque son œuvre depuis des années : il mélange images chocs, discours sur notre société, rituel et références religieuses. Inspiré par un passage du vieux-testament de Jérémie, le prophète de malheur pas excellence qui explique que le monde est maudit par Dieu, parce que le plus ancien exemple de conformisme est certainement la religion qui cherche constamment à garder les brebis dans le rang. Mais comme dans Bros, la brebis finit souvent dans le sang décapité par l’autre groupe qui suivent les ordres. On revient toujours à la violence à laquelle l’humain est incapable de se refuser.
Dès le début du spectacle, on nous envoie un passage du vieux testament qui explique la fin de Babylone alors que Jérémie est la voix du roi vengeur, ici représenté par un vieil homme un peu frêle envoie « Mais je ferai payer à Babylone et à tous les habitants de la Chaldée tout le mal qu’ils ont fait à Sion, sous vos yeux — oracle du Seigneur — toi qui détruisait toute la terre. » Ce mélange du sacré se fait beaucoup à travers les scènes hautement symbolistes que propose Roméo Castellucci. Il reprend des gestes habituels au rituels : s’enduire le visage de poudre ou de liquide pour devenir autre qu’homme et cette scène un peu absurde où les policiers au rang le plus élevé viennent s’agenouiller devant cet immense portrait de Samuel Beckett, l’homme au pessimisme pansu. Le tout est fait de manière solonel. Au point où c’est ridicule. Mais personne n’ose rire. Sous peine de recevoir une correction.
Violence, inaction et confrontation
Ce qui est le plus dur à travers Bros, ce n’est pas la violence qu’on nous montre, mais notre inaction face à celle-ci qui est si semblable à notre relation à ce qui se passe ailleurs dans le monde. Au cours des dernières années, nous avons, collectivement, regardé l’Ukraine se faire ramasser par la Russie, regardé Gaza se faire anéantir par Israël et maintenant les États-Unis et Israël larguer des bombes sur Téhéran et Beyrouth. On regarde les journalistes nous raconter l’horreur sans broncher, pris dans notre inaction. On pourrait aussi parler de ces situations qu’on raconte même pas comme ce qui se passe au Soudan.
Comme spectateur, la convention veut qu’on reste silencieux à subir ce qu’on nous propose et Romeo Castellucci profite de celle-ci pour forcer la catharsis qui nous passe sur le corps comme un rouleau-compresseur. C’est facile de parler de catharsis quand c’est libérateur. Beaucoup moins quand ça nous oblige à nous regarder dans le miroir pour vivre avec le manque de courage de s’opposer au mal.
Romeo Castellucci livre un autre spectacle puissant avec Bros. Il repique des procédés et des atmosphères qu’il avait déjà utilisés dans Hey Girl! Particulièrement dans l’atmosphère monochrome emboucanée. Si dans Hey Girl!, il y avait tout de même de la couleur, ici, tout est mât. Glauque. À l’image de ce qu’on nous présente.
- Artiste(s)
- BROS (Romeo Castellucci)
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Usine C



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