crédit photo: Danny Taillon
Boîte noire

Boîte noire à Duceppe | Dystopie? Non, chronique d’un effondrement annoncé

Peut-être faudrait-il commencer cette critique par un avertissement. Ce que vous allez voir avec Boîte noire est réalistement déprimant. Ce spectacle fait état d’une convergence de mauvaises décisions humaines… du même acabit que celles qui ont été prises dans le monde ces dernières années. De celles qui sont en train d’hypothéquer de manière certaine notre avenir. Est-ce que la boîte en question – qui doit nous permettre de faire de meilleurs choix – est en mesure de nous sauver, ou au contraire, d’exacerber la gangrène capitaliste qui nous guette? Boîte noire, c’est ça : une confrontation narrée qui résonne douloureusement avec notre présent; un dernier appel à la conscientisation avant qu’il ne soit vraiment trop tard…

Catherine-Anne Toupin avait déjà frappé fort en 2018 avec La Meute, mise en scène par Marc Beaupré. L’auteure et comédienne a ce don de nous mettre – pardonnez-moi l’expression – « notre nez dans notre caca ». Pour Boîte noire, elle avait l’embarras du choix. Politiques migratoires déviantes, changements climatiques, exploitation, dépendance technologique, montée des extrêmes… : l’humain·e dans toute sa décadence lui fournit ce qu’il a de plus pourri en lui. Et sans emprunter de ton moralisateur, elle est capable de nous en donner une analyse réfléchie, crédible et qui fesse.

Boîte noire est donc une dystopie qui suit le destin croisé de deux groupes de personnages. D’un côté, Éliza Williams et son frère David, tous deux scientifiques à l’expérience plus qu’aboutie; de l’autre, Andrès et Tendaji, amis et réfugiés à la recherche d’une vie meilleure, et Laïla, également réfugiée, mais qui ne croit plus en l’idée de vie meilleure. Les premiers mettent au point la « boîte », censée aider l’Homme à faire de meilleurs choix; les seconds vont servir à paramétrer cet outil. Mais, un grain de sable ne va pas tarder à faire dérailler la machine…

boîtenoire duceppe dannytaillon 3222* Photo par Danny Taillon.

Évacuons tout de suite les faiblesses, si tant est que nous puissions employer ce terme. Le texte de Toupin est très écrit, parfois trop, et certaines formulations sonnent plus comme des clichés ou des expressions galvaudées que comme des échanges naturels. Ajoutez à cela un son grésillant qui vient appuyer les retournements de situation, et vous avez la sensation que la pièce vous prend par la main pour vous montrer où le bât blesse. Nul besoin : la maîtrise sans faille du sujet suffit à nous immerger.

Le propos est riche, mais l’auteure réussit le tour de force d’articuler l’ensemble des menaces abordées autour d’une logique implacable. Tout ce qu’elle décrit est possible, existe déjà en fait. L’IA qui supprime tout libre arbitre, les camps de réfugié·es sous le joug d’entreprises privées (oui, toi, Amazon!), une chasse aux sorcières contemporaine, dans laquelle cette fois, ce sont les esprits intellectuels qui sont traqués. « Tout le monde sait que ça va mal, mais personne ne fait rien », comme le dit si bien le personnage d’Éliza. Et dans ce rôle de méchante hantée par la disparition de sa sœur, Catherine-Anne Toupin est troublante. Elle nous révolte, nous effraie, nous émeut. Chaque protagoniste est d’ailleurs construit·e à partir d’un traumatisme, une faiblesse qui les mènera toutes et tous, ou presque, à leur perte. Et les interprètes transpirent la vérité et la naïveté. Comment peuvent-ils encore croire en l’humain, quand celui-ci ne repose plus que sur la machine?

boîtenoire duceppe dannytaillon 21268* Photo par Danny Taillon.

Le chapeau doit être aussi levé très haut pour la mise en scène (Justin Laramée), la scénographie (Odile Gamache) et les éclairages (Julie Basse). Ce type de proposition est rare, voire inédite. La pièce est un drame psychologique, qui emprunte également beaucoup au genre de l’horreur. Sans prétendre que ce sont des inspirations, on y retrouve des images que n’auraient pas reniées les réalisateurs Ari Aster, Jordan Peele ou la réalisatrice Julia Ducournau. Sursauts, visions traumatiques et manipulation mentale servent pleinement l’immersion totale. Et bien que certains passages soient cousus de fil blanc, l’histoire nous entraîne vers une scène finale qui a coupé la respiration de plusieurs personnes dans la salle.

Boîte noire n’est pas une expérience : c’est une alarme doublée d’une perception artistique hyper travaillée, qui résonne comme un film de genre.

Si vous aviez encore un doute sur la gravité de la maladie qui affecte nos sociétés modernes, ce spectacle devrait suffire à les dissiper. Et à vous encourager à faire de meilleurs choix pour votre avenir proche, sans IA.

Détails et billets ici.

boîtenoire duceppe dannytaillon 3524 c* Photo par Danny Taillon.

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