crédit photo: Pierre Langlois
Orchestre Symphonique de Montréal

Tchaïkovski, Stravinsky et Rachmaninov par l’OSM à la Maison Symphonique | Histoire d’une soirée sauvée

Alors que le jazz symphonique de Duke Ellington devait se marier au modernisme de Stravinsky et de Rachmaninov, l’Orchestre symphonique de Montréal a annoncé, deux jours avant le spectacle, un imprévu majeur : le chef britannique Robin Ticciati, invité par l’OSM, doit annuler sa présence, ce qui a entraîné par la même occasion une modification du programme. Exit le Harlem de Duke Ellington, remplacé par l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski. Derrière la baguette, le jeune chef sud-coréen Hankyeol Yoon a pu remplacer Ticciati à la dernière minute.

Pour être honnête, il faut avouer que j’étais un peu déçu de ce changement de programme, alors que le jazz imagé de Sir Duke, n’occupant même qu’un quart de la durée du spectacle, aurait pu apporter un contraste parfait avec le reste des pièces présentées ce soir par l’OSM. L’Orchestre, depuis plusieurs années, se dirige de plus en plus vers des spectacles grands publics, éclatés, détonnant avec une programmation conservatrice. Ça a le mérite d’agacer les puristes absolus, mais l’OSM se rend compte qu’il doit renouveler ses publics et explorer hors des frontières du classique, sans pour autant glisser vers une proposition trop populaire, sans le même statut élitiste. Travail de funambule.

Bref, en remplaçant le Harlem par Roméo & Juliette, l’OSM a transformé une soirée mariant jazz et post-romantique en une soirée plus uniforme, au répertoire purement russe qui plus est. Les puristes-puristes du classique jubilent, moi, un peu moins. Nous ne connaissons pas l’envers du décor, avec quel aléas l’Orchestre a dû composer pour ne pas annuler le spectacle et simplement le proposer différemment, donc ne soyons pas trop durs non plus. Si je voulais absolument entendre du Duke Ellington sur scène ce mois-ci, j’aurais pu aller voir Kim Richardson et l’ONJ à la Cinquième salle la semaine dernière.

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L’OSM au pays des Soviets

L’OSM débute donc les festivités avec Roméo et Juliette, pièce composée en 1869, créée l’année suivante, par Piotr Ilitch Tchaïkovski d’après, évidemment, le drame de Shakespeare. Comme pour le reste du spectacle, on peut davantage dénoter chez l’OSM un goût pour la précision que pour les nuances : les pizzicato sont d’une justesse rare, mais j’aurais pris plus de harpe dans les premières minutes, et j’aurais pris bien plus de bois sur le thème secondaire, la première fois qu’on l’entend.

Applaudissements sincères, sans être extrêmement bruyants non plus, qui laissent place à la star de la soirée, la très souriante Alina Ibragimova. La violoniste russe s’exprime autant dans le baroque que dans la musique contemporaine, comme laisse entendre sa discographie primée, s’étalant des Concertos pour violon de Chostakovitch (2020) aux 24 Caprices de Paganini (2021). Dans une robe blanche et noire, Ibragimova s’attelle aux quatre mouvements virtuoses du Concerto pour violon en ré majeur de Stravinsky, une œuvre créée en 1931, composée en étroite collaboration avec le violoniste Samuel Dushkin.

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L’OSM déclare qu’Alina Ibragimova est connue pour « l’immédiateté et la sincérité de ses interprétations », et il est facile de comprendre ce qu’il veut entendre par là : après l’accord « passeport » (mi et la) lançant le bal, la violoniste livre une interprétation techniquement formidable, rapide et efficace, au point où quelques cordes de son archet s’arrachent dans la frénésie. Dommage pour le public de la Maison symphonique qui applaudit entre chaque mouvement, mais on ne peut pas tout avoir. Malgré les quelques standing ovations à la fin de la pièce, Alina Ibragimova n’offre pas de rappel.

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Après l’entracte, l’OSM s’attaque au plus gros morceau : la Symphonie nᵒ 3 en la mineur, op. 44 de Sergueï Rachmaninov, une œuvre rendue publique en 1936, d’abord reçue d’une manière quelque peu mitigé (comme c’était bien souvent le cas pour des créations de compositeurs soviétiques de l’époque, le temps a, heureusement, pu balancer les choses et repositionner leur héritage avec plus de compréhension). Le pianissimo du début est réussi, mais à part ça, l’œuvre semble encore une fois manquer de nuances. Andrew Wan apporte une belle dose de lyrisme dans les premières minutes de l’Adagio ma non troppo, mais l’OSM livre une version sans énormément de prises de risque, un peu standardisée. Soulignons tout de même la finale de l’Allegro, puissante, comme elle devrait être jouée.

En définitive : pas une soirée particulièrement marquante, mais avec le contexte, impossible de juger correctement l’apport de Hankyeol Yoon, jeune chef prometteur qui a gagné le Herbert von Karajan Young Conductors Award du Festival de Salzbourg en 2023. Avec quelques jours de préparation après le désistement de Robin Ticciati, Hankyeol Yoon n’aura certainement pas pu aller aussi loin qu’il l’aurait voulu, imprégner chacune des œuvres de sa patte. On espère que ce n’est que partie remise!

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