Sang
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Sang à l’Usine C | De sang-froid!

« Cette œuvre est une exploration sans concession de la psyché humaine, des ressorts inconscients du désir ou encore des pulsions de violence qui régissent les comportements individuels et transforment les sociétés », écrit Brigitte Haentjens dans son mot de metteure en scène de la pièce Sang, écrite par l’auteur suédois contemporain Lars Norén. Une proposition artistique pur-sang, qu’elle nous assène de sang-froid, glacial même.

Brigitte Haentjens, l’une de nos metteures en scène les plus rigoureuses et les plus respectées, ne fait jamais les choses à moitié, et ne donne surtout pas dans la dentelle. Après Le 20 novembre, du même auteur en 2011 (une pièce prémonitoire sur un garçon de 18 ans faisant une intrusion armée dans son ancien lycée en Allemagne), elle a senti la nécessité de revenir à la dramaturgie sombre de la tradition scandinave. À force de travail avec ses quatre interprètes et les concepteurs, elle réussit ici à amalgamer un concept de fascisme mondial avec le caractère universel d’un drame familial intimiste.

Du théâtre porteur

Avec Sang, elle navigue avec une grande maîtrise dans les eaux troubles de personnages inconciliables. Le résultat est admirable pour la fondatrice de la compagnie Sibyllines qui, en 40 ans de carrière, a signé une bonne cinquantaine de productions, chaque fois en réponse à sa propre vision d’un théâtre engagé et porteur des tares de la condition humaine. Brigitte Haentjens, d’origine française (née à Versailles), travaille régulièrement sur les scènes montréalaises tout en dirigeant le Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa.

« Identité, sexualité, pouvoir : tels sont depuis toujours les trois grands axes, les trois pôles d’attraction, les trois obsessions de la metteure en scène », nous dit le programme à propos de celle qui a eu l’audace artistique et d’une grande liberté créatrice, de se mesurer à la parole d’auteurs aussi majeurs que Müller, Duras, Koltès ou Büchner.

Une vaste arène rectangulaire

La pièce est jouée dans une configuration scénique peu souvent utilisée au théâtre, à cause des contraintes qu’elle impose, mais que la scénographe Anick La Bissonnière contourne avec finesse. Les spectateurs sont assis des quatre côtés d’une vaste arène rectangulaire, surélevée au centre de l’aire de jeu, laquelle est ceinturée par une sorte de rempart, comme pour nous protéger de la tragédie qui s’élabore lentement, là sous nos yeux.

Le texte de Norén, né à Stockholm en 1944, commence par une entrevue télévisée sur la parution d’un récit autobiographique de Rosa, une journaliste reporter versée dans les conflits révolutionnaires, rompue à l’enfer et l’horreur de toute guerre et choc social, comme celui du coup d’État militaire du général Augusto Pinochet au Chili en 1973.

*Photo par Jean-François Hétu.

Jouée magnifiquement par Christine Beaulieu qui arbore une coiffure androgyne, tout au contraire de son désormais célèbre J’aime Hydro, Rosa a dû s’exiler à Paris avec son mari Éric, un psychanalyste de renom, au détriment d’une séparation cruelle avec leur fils de 7 ans enlevé au moment des faits. Le couple, en manque d’étincelles dans leur union, n’a pas eu de nouvelles de leur fils depuis 15 ans, ne sachant même pas s’il est encore vivant.

Double complexe d’Œdipe

Jusqu’au jour où le psy, troublé sans doute par les liens du sang, retrouve parmi ses patients un jeune homme avec qui il développera une incompréhensible relation homosexuelle hors mariage. Le jeune Luca, alias Paolo, d’une beauté arrogante, réussira tout autant à séduire en catimini la correspondante de guerre. Norén vient ainsi exposer un double complexe d’Œdipe quand la vérité éclate sur l’identité réelle du jeune homme, que défend avec une belle énergie le comédien Émile Schneider.

*Photo par Jean-François Hétu.

Sébastien Ricard en corsaire

Sébastien Ricard, acteur fétiche dans l’univers théâtral de Brigitte Haentjens, rend le psy avec une froideur clinique qui le sert bien. Portant moustache et barbichette lui donnant une apparence de corsaire, Sébastien Ricard est juste, comme toujours. Sa carrière fructueuse de comédien au théâtre, à la télévision et au cinéma, l’a peut-être éloigné de son groupe musical Loco Locass, mais non en vain.

Profondément « groundé » dans chacun des rôles où le métier l’amène, ce comédien dégage une force tranquille aussi bien que machiavélique qui est belle à voir et à ressentir. De l’intime au politique, de l’amoureux en surface au mari sadique et infidèle, c’est lui qui domine la distribution complétée par Alice Pascual en animatrice pour la télé. Les quatre interprètes, visiblement, ont été dirigés de très, très près.

Outre son statut célébré en Suède de dramaturge contemporain engagé, voire dissonant, Lars Norén est également poète, metteur en scène et auteur. Il a écrit au-delà de 40 pièces de théâtre, qui ne demandent que des Brigitte Haentjens pour nous les faire découvrir ici.

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