crédit photo: Maude Bond
Marc-Étienne Mongrain

Le photographe rock du Québec Marc-Étienne Mongrain s’expose

Le monde anglo-saxon entretient une riche histoire de « rock photographers ». De Mick Rock à Anton Corbijn, en passant par Henry Diltz ou Jim Marshall, les scènes musicales américaine et britannique ont été documentées depuis des décennies par des photographes à l’affût des moments de coulisses croustillants, qui ont produit certaines des pochettes les plus iconiques de l’histoire de la musique et nourri des centaines de livres. Marc-Étienne Mongrain [N.D.L.R. : aucun lien de parenté avec l’auteur de ces lignes, malgré la confusion constante…] souscrit à cette pratique ici au Québec. Une sélection de ses œuvres feront l’objet d’un livre intitulé Fallait être là. Regard(s) sur la scène musicale québécoise (2013-2023), à paraître le 8 mai aux éditions KO, ainsi qu’à une exposition au quartier des spectacles durant les Francos. On l’a rencontré dans son atelier pour une longue et fascinante jasette.

« C’est le premier livre de photos rock’n’roll au Québec », avance-t-il, lui-même étonné par la rareté de son accomplissement. « De cette ampleur-là, il n’y a rien qui a existé comme ça avant. J’ai demandé à des historiens de la musique québécoise : rien. J’ai parlé à Félix B. Desfossés : rien.  J’ai parlé au gars de la librairie Résonance : rien. Comment ça? Ça n’a pas rapport que ça soit le premier. »

Le projet s’est pourtant monté en un rien de temps. Moins d’un an en tout. Et un peu par hasard, comme tout le reste.

En gros, Marc-Étienne a tendu une perche sur Facebook :

L’univers a répondu, pronto. « Trois jours après, j’avais un deal. »

Quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait Marc-Étienne (et son travail).

C’est toujours comme ça que ça se produit.

Au fil des ans, d’ami.es en ami.es en relations de confiance, Marc-Étienne Mongrain s’est glissé dans l’intimité de plusieurs artistes de renom (Charlebois, Rivard, Lucien Francoeur, Karkwa) et de la scène émergente du Québec et des Maritimes. Dans son livre, quatre des artistes les plus en vue de cette décennie — 2013 à 2023, comme l’indique le titre du livre — font non seulement partie des photographié.es, mais signent des textes accompagnant leur section respective : Philippe Brach, Hubert Lenoir, Safia Nolin et Klô Pelgag. La préface, elle, provient de Louis-Jean Cormier. Tous et toutes témoignent d’une confiance à son endroit à laquelle peu de gens œuvrant dans l’industrie ont droit.

On serait tenté de croire que ses habiletés techniques et les qualités esthétiques de son œuvre lui ont permis de travailler si près de ce milieu. Mais de son propre aveu, et de celui de Louis-Jean Cormier en préface, ce sont plutôt ses qualités humaines et sa facilité à entrer en contact avec l’autre.

Moi, je suis bien meilleur à read the room qu’à prendre des photos…

Mongrain avoue même candidement qu’au fond, la photographie ne l’intéresse pas tellement…

« Moi, ça fait dix ans que je ne fais plus de musique professionnellement. Mais j’écoute encore des vidéos de pédales sur YouTube. Puis je n’ai jamais écouté une vidéo de gear de photos. Je peux te dire qui jouait de la basse sur tel album de David Bowie. Mais je ne peux pas te nommer dix photographes si tu me mets un gun sur la tête! »

Ce qui l’intéresse, c’est les moments passés avec les artistes, l’accès aux coulisses et à l’univers grisant des concerts, des festivals. Et de documenter la culture d’ici, comme elle ne l’a pas suffisamment été avant.

Ancien musicien (notamment au sein du groupe The Lemming Ways), il ne se considère pas comme un « artiste frustré », étiquette clichée qu’on accole souvent aux journalistes et autres travailleurs en périphérie de la création.

« C’est vraiment du trouble, être musicien, admet-il en connaissance de cause. Penses-y, là. Moi, je pars, je m’en vais dans un show de Brach. Je chill. Je fume des smokes. Je fais des photos. Je reviens chez nous. Ça me prend une demi-heure. Lui, il passe des années à composer des tounes. Après ça, ça te prend un an en studio. Après ça, il faut que tu les réapprennes. Après ça, tu vas attendre je ne sais pas combien de mois avant d’aller faire ton premier show. En van. L’hiver. À Joliette. À Alma. À Sept-Îles. J’ai aucun intérêt pour ça », lance-t-il en tout respect envers le travail des artistes.

D’ailleurs, la proximité avec ces musiciens en performance lui permet d’apprécier l’ampleur du talent de notre scène québécoise, qu’il adore servir.

Quand t’es à dix pieds de Fred Fortin, pis d’Olivier Langevin, qui te font une toune de Gros Méné… Genre, il n’y a pas de différence entre ça, pis… Radiohead. C’est pareil, ils sont aussi bons. C’est phénoménal, tu sais.

Ça, c’est sur le plan technique. Sur le plan créatif et des productions, il estime aussi que la scène d’ici est à jour avec ce qui se fait à l’international. « Tu sais, on a toujours trouvé qu’on avait un petit peu de retard dans les prods au Québec, comparé à ailleurs. Je te dirais qu’avec le deuxième disque de Hubert (Lenoir) [N.D.L.R. : PICTURA DE IPSE: musique directe] et le troisième disque de Klô (Pelgag) [N.D.L.R. : Notre-Dame-des-Sept-Douleurs], je trouve qu’on a fermé le gap. Moi, j’écoute le deuxième de Hubert, puis j’écoute quelque chose de complètement weird, millenial, qui sort de Brooklyn, et je trouve qu’on est exactement là. »

Documentariste photo

Pour un gars qui ne trippe pas sur le processus de création de ses photos, ça reste qu’il est productif. Le travail de sélection du livre a d’ailleurs été ardu. Œuvrant uniquement en numérique, il conserve tout. « J’ai repassé 200 000 photos pour le livre. J’en ai sorti 7 000 au début. Après ça, 3 000, 700, 500. Puis après ça, je n’étais plus capable. Je les ai données au graphiste. J’ai dit : fais un livre avec ça! »

Ni artiste frustré ni passionné de photographie… Comment se voit-il, alors?  Il se perçoit davantage comme un documentariste. « D’ailleurs, chez moi, j’écoute un peu de musique, mais pas tant que ça.  À la maison, j’écoute des documentaires comme d’autres écoutent la radio. Ça joue en arrière-plan, je fais autre chose, des fois je réécoute les mêmes. »

Il estime d’ailleurs que s’il avait découvert la photographie plus tôt dans sa vie, ce n’est pas la scène musicale québécoise qui aurait eu droit à son talent. « J’ai commencé ça tard, la photo. Si j’avais commencé jeune, je serais mort dans un conflit armé quelque part », estime-t-il.

Au carrefour de ces deux approches possibles, il caresse encore le projet plus ou moins réaliste d’aller « dans des places où faire de la musique, c’est difficile ». Un genre de projet de photoreporter tout de même en lien avec sa passion pour la musique.

Mais pour l’instant, Marc-Étienne compte exploiter le fruit de son travail par le biais de ce livre et de l’exposition à venir en juin sur les palissades qui recouvriront les abords du Musée d’art contemporain durant les Francos de Montréal. « J’ai un devoir envers moi-même de faire vivre ça le plus que je peux. C’est un peu pour ça, le livre. Après ça, on peut faire des expos. Je vais continuer à en faire aussi. Mais continuer à faire ça comme mode de vie, je sais pas… »

On risque de le voir dans plusieurs festivals cet été, à Montréal, Rouyn, Drummondville. Ou de ne pas le voir. Car il sera en coulisses à chiller et fumer des smokes avec les artistes, captant au détour des moments croustillants des dessous de notre scène musicale.

Vos commentaires