crédit photo: Do Phan Hoi
KOROS - Expérience RV

Koros et réalité virtuelle | Une place en plein milieu de la scène

L’Agora de la danse se lance dans la réalité virtuelle. Un spectacle sur scène, ou encore diffusé sur le web, c’est bien beau, mais avec un casque qui vous projette au beau milieu de l’action, parmi les interprètes, les cinq sens largement sollicités, c’est autre chose.

Petite note avant de commencer : je n’avais jamais goûté au fantastique (et effrayant) monde de la réalité virtuelle avant Koros. Voici donc l’ébahissement d’une débutante qui n’avait pas saisi qu’une fois le casque vissé sur le crâne, l’action se déroule bel et bien partout autour de soi. Quelle folie.

Koros est un premier pas, un orteil trempé dans l’océan que pourrait constituer le mariage entre la danse contemporaine et la réalité virtuelle. Aucun projet semblable n’a vu le jour au Québec, malgré la popularité grandissante de la « VR » et des œuvres construites autour d’une immersion technologique. « On a fait nos petites recherches nous aussi, m’assure le producteur et directeur technique du projet, Alex Larrègle. Ça n’a pas encore été fait en danse ici. »

L’expérience Koros dure un peu plus de trente minutes et se décline en trois parties. Trois œuvres chorégraphiques complètement différentes, toutes montées par des femmes. La personne spectatrice peut visionner les pièces dans l’ordre désiré en utilisant sa tête en guise de télécommande.

Après les considérations techniques, le casque ici, les écouteurs comme ça, trop serré, pas assez serré, voici le bouton pour le volume, tout va bien, bon visionnement, ça part enfin. Des personnes médiatrices seront d’ailleurs sur place les 17, 18 et 19 février pour s’assurer que tout le monde soit à l’aise. C’est un peu plus complexe de visionner Koros que de s’asseoir rangée E, siège 23 et de fixer la scène, avouons-le.

De la précision au laisser-aller

Plonger dans Allegro Barbaro de la compagnie Cas Public d’Hélène Blackburn en premier s’avère un excellent choix. Tout de suite, la magie de la réalité virtuelle opère. La caméra utilisée pour capter les danseurs et les danseuses (ronde et munie de plusieurs objectifs, m’explique Alex) est plantée au milieu de la scène. Les dix artistes, certains pieds nus, d’autres sur pointes ou en chaussures à talons, ne dansent jamais à l’unisson. Par grappes ou en solo, ils et elles jouent avec moi au chat et à la souris. Je ne saurais vous dire combien de tours j’ai effectués avec ma chaise pour essayer de ne rien manquer.

La gestuelle carrée, précise et ensorcelante de la chorégraphe québécoise semble taillée sur mesure pour la réalité virtuelle. Je me retourne et hop!, un groupe d’interprètes est devant moi, très proche, magnifiquement insistant, les torses en diagonale, les regards sans équivoque. Le numéro semble s’étendre sur deux petites minutes. L’effervescence des mouvements ne cesse jamais et ne ralentit pas vraiment non plus. Immersion réussie!

Ce n’est qu’à la deuxième (et plus courte) partie de Koros que je porte ma main à ma tête pour réajuster légèrement le casque. Je vois alors mes doigts en 3D, des doigts de robot qui répondent à la perfection aux gestes de ma vraie main. Eh bien. On est dans un monde parallèle à ce point-là.

La Québécoise Marie Gillis propose The Complex Simplicity of Love, pièce née il y a 20 ans et dans laquelle la chorégraphe est aussi danseuse. Gillis voulait traiter de l’absence, de l’impossibilité de danser avec quelqu’un qui n’est plus. Le choix du numéro pour Koros lui est apparu comme une évidence : le public n’est pas là, pas vraiment. Il écoute par ricochet, seul et en silence.

The Complex Simplicity of Love met en scène trois danseuses d’un certain âge. Déjà, elle se mérite la beauté de l’inhabituel, la danse étant un milieu où il est difficile de suivre une carrière professionnelle passé le cap des 40 ans, si ce n’est pas 30. L’œuvre est légère, criante de liberté. L’improvisation semble y occuper une grande place, et la technique, une plus petite. Les rires et les froissements des robes colorées des danseuses, sons qui agrémentent l’expérience, sont d’une clarté sans faille dans les écouteurs. Les trois interprètes sortent de scène comme on courrait dans un champ. Mon cœur est poids plume. Je parierais que c’est l’effet escompté, et qu’il est universel.

D’une perspective à une autre… à une autre

6.58 manifesto, de la compagnie de la chorégraphe d’origine colombienne Andrea Peña, Andrea Peña & Artists, complète la trilogie. On pénètre dans un univers aux antipodes du dernier, où l’angoisse et l’inconfort sont aussi palpables que les mouvements. Le rythme est lent, porté par les notes perçantes de la chanteuse elle aussi sur scène. Peu vêtu·es, les artistes se livrent à des monologues corporels qui semblent émerger d’un mal de vivre, d’un embryon d’appel à l’aide. En boules rampantes au sol, en duos fusionnels ou debout sur des chaises pour s’évader de je-ne-sais-quoi, les interprètes ont sans contredit quelque chose à dire, bien que ce quelque chose ne soit pas des plus limpides.

Une des particularités de cette dernière partie réside dans les mouvements de la caméra. Perchée sur un chariot, elle se fait traîner de gauche à droite par les danseurs et les danseuses pour offrir des points de vue différents. Si vous ne l’aviez pas déjà compris, quand la caméra bouge, je bouge aussi. L’impression est bonne à s’y méprendre. Des enfants qui l’essaieraient seraient sans doute covaincu·es de se déplacer vraiment.

Je retire le casque un peu désorientée, les paumes humides. Koros est un produit à voir et à revoir, plus qu’une œuvre filmée puis diffusée, mais moins qu’un spectacle en chair et en os. Le but n’est pas de couper l’herbe sous le pied de la scène, la vraie. L’énergie d’une performance en personne est inégalable. C’est toutefois bien spécial de se retrouver en plein centre d’un numéro, exposée aux respirations et aux expressions faciales des danseurs et des danseuses, si importantes dans la livraison d’une chorégraphie. Les projets en « RV » sont aussi plus faciles à amener en région, par exemple, où les ressources nécessaires à un spectacle ne sont pas toujours faciles à déployer. Il n’y a pas de doute, c’est un chantier à surveiller.

Plusieurs plages horaire sont disponibles les 17, 18 et 19 février prochains. Les billets, au coût de 10 $, sont en vente ici.


* Cet article a été produit en collaboration avec L’Agora de la danse.

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