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Hugo Blouin – Sport National | Quand la musique relance la rondelle de la mémoire

Certaines idées naissent comme des étincelles, d’autres s’allument lentement, patiemment, après de longs détours et bien des heures. Sport National, imaginé, composé et porté par le contrebassiste Hugo Blouin, relève des deux : un éclair de génie transformé en œuvre parfaitement ficelée. C’est au Théâtre Petit Champlain de Québec, le 27 mars 2025, qu’a été présenté ce spectacle musical, réussissant l’audacieux pari d’unir histoire, actualité, émotion collective et jazz millimétré, en patins, sur glace vive.

Dans un esprit de rhythm no changes, le rythme reste solide et stable, tandis que l’harmonie demeure ouverte. Cette liberté contrôlée permet aux musiciens de naviguer librement entre les archives, les échos du passé et les lignes mélodiques improvisées, comme s’ils jouaient à vue sur les souvenirs d’un peuple.

À travers des archives radiophoniques et télévisuelles, des témoignages marquants et des extraits iconiques, Sport National revisite l’histoire du hockey au Québec. Mais ici, pas de narration frontale : la mémoire est chantée, rythmée, orchestrée. La voix parlée devient ligne mélodique, les mots deviennent harmonies, les archives respirent à nouveau. Julie Hamelin, voix claire et mémoire incarnée, livre le texte avec une justesse sans faille, soutenue par une instrumentation brillante : Jonathan Turgeon, pianiste agile et fin stratège rythmique, Julie Houle, tubiste puissante aux solos rugissants, Alex Dodier, souffleur polyvalent aux saxophones et à la flûte virevoltante, Jean-Philippe Godbout, batteur habité, et Hugo Blouin, contrebassiste précis et architecte d’idées originales.

Les musiciens, vêtus de chandails de hockey ou d’arbitre, avec un clin d’œil particulier au chandail des Nordiques arboré par Blouin, incarnent pleinement l’esprit du spectacle. Certains morceaux sont influencés par des extraits vidéo, dont le verbatim est ensuite mis en musique et interprété par l’équipe dans des tuttis complexes, apportant une dimension vivante et expressive aux archives. Parfois, la musique elle-même s’efface en fondu, laissant toute la place à l’image et à la voix d’époque. Des arrangements mélodiques qui shootent… et scorent !

L’ensemble baigne dans une esthétique éclatée, parfois absurde, toujours maîtrisée, qui rappelle les constructions de ceux qui bousculent les conventions, comme Frank Zappa ou René Lussier. Comme eux, Blouin manipule la matière sonore et documentaire avec une précision chirurgicale et un plaisir évident de déjouer les attentes.

Les moments-clés défilent comme des périodes de match : l’émeute Maurice Richard en 1955, le choc Canada–URSS de 1972, la vente des Nordiques, la saga Manon Rhéaume, l’hommage hilarant à Jean Perron ou encore le courage de Yanic Duplessis en 2020. Chaque épisode est servi par une orchestration vive, un jeu scénique ludique et des détails savoureux — comme les commentateurs sportifs qui analysent en direct les solos des musiciens.

Et pour clore la partie : la finale féminine des Jeux olympiques de Sotchi en 2014, où Marie-Philip Poulin, d’un sang-froid admirable, inscrit deux buts décisifs et propulse l’équipe canadienne vers la victoire, un des plus grands moments de l’histoire du hockey, réaffirmé ici avec puissance et émotion.

Sous les lumières rouges, entre le swing et l’humour mordant, c’est tout un pan de mémoire collective qui ressurgit. Le passé revient sans nostalgie, mais avec tendresse, lucidité, irrévérence. Et surtout, avec cette étrange magie que seule la musique vivante peut convoquer : ce moment où, sans qu’on sache pourquoi, tout le monde se rappelle exactement où il était quand “on” a gagné la coupe!

P.S. Entre les branches, à la fin du spectacle, sifflait le vent… paraît-il que Blouin a de nouveau été frappé par l’éclair. Il serait déjà dans de la création cette fois… épicé !

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