Entrevue avec Manu Militari, qui nous parle des 20 ans de Voix de fait
Il y a de ces vieux albums de rap québécois qui s’ancrent fièrement dans l’imaginaire collectif. Avant les Loud, les FouKi, les Koriass… Avant que le rap ne soit vu comme cool! On pense à 514-50 dans mon réseau (Sans Pression), Mentalité Moune Morne (Muzion), L’accent grave (Yvon Krevé) ou encore La force de comprendre (Dubmatique). Dans le lot, on retrouve également, bien sûr, Voix de fait, de Manu Militari, qui a soufflé il y a quelques jours ses 20 bougies. Sors-tu? s’est entretenu avec le rappeur montréalais, faisant le point sur sa carrière et sur le succès inespéré de cet opus que beaucoup considèrent, aujourd’hui, comme un classique. Militari donnera plusieurs spectacles dans les prochaines semaines afin de célébrer l’événement, dont une date au Club Soda demain.
« D’être encore là, de faire de la musique aujourd’hui, de pouvoir vivre ça avec d’autres personnes qui partagent cet amour-là que j’ai, moi, pour cet album, en l’ayant créé, c’est extraordinaire, dit Manu Militari à propos de l’héritage de son disque Voix de fait, sorti le 28 février 2006. Je me sens très chanceux, très privilégié, honnêtement, parce qu’à la base, je ne m’attendais pas à ça. »
Ces mots, il ne les a pas inventés : Voix de fait a originellement été conçu pour la gang de Manu Militari, ses amis, les gens de son quartier, Côte-des-Neiges. Rien de plus. Pas d’ambition commerciale, pas de grande carrière, à ce moment-là, en vue pour Militari : « Si tu te remets dans le contexte de l’époque, 2006, il n’y a pas de rappeurs au Québec qui vivent de la musique. Il n’y en a pas, zéro. Quand je te dis “vivre”, c’est acheter une maison, aller au Mexique, whatever. Il n’y a pas cette idée-là de se dire “je vais choisir de faire du rap parce que c’est un métier”. Tu fais ça parce que tu aimes ça », ajoute-t-il.
Voix de fait est un album qui ne concorde pas forcément avec ce que l’industrie recherchait à l’époque (et même avec ce qu’elle recherche encore aujourd’hui, d’ailleurs) : Voix de fait est le portrait cru et sale de la rue, un portrait des marginaux, de la violence. Même si Manu Militari ne s’est pas senti « poussé » par l’industrie, il a vite compris que le public, lui, en 2006, le suivait. « Le hip-hop au Québec s’est développé aussi en même temps. Des fois, tu arrives au bon endroit au bon moment : moi, c’est un peu ça qui s’est passé. Il y avait une demande grandissante : aujourd’hui, tous les jeunes écoutent du hip-hop au Québec. À l’époque, moins », dit Militari, humblement.
Quand être inondé de négatif se ressent
Une grande partie de l’univers de Manu Militari, du moins, au début de sa carrière, touchait à la criminalité des rues montréalaises, particulièrement de Côte-des-Neiges. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, on a l’impression que la situation a empirée. Du moins, c’est que votre humble scribe a dit à Manu Militari, affirmation avec laquelle il n’adhère pas.
« Avec les réseaux sociaux, les médias, l’espèce de psychose collective, on a tendance à beaucoup zoomer sur le négatif, je pense. Oui, il y a des choses qui sont plus négatives aujourd’hui, évidemment. Mais il y a des choses qui étaient plus négatives encore il y a 20 ans, lance-t-il. Oui, on attend longtemps à l’hôpital, c’est vrai. La santé, c’est pire. Les routes, c’est pire. L’accès à la propriété, c’est vrai, c’est pire. Mais pas tout est pire non plus. »
Les médias sont en partie responsable de la situation, admet Manu Militari (particulièrement un certain journal situé sur la rue Frontenac, si je peux me permettre un commentaire personnel).
« Ce n’est pas une critique anti-médias, c’est un fait. C’est un peu le fond de commerce, happer le lecteur. Comment tu vas aller le chercher? Il faut vendre une grosse histoire. Les chiffres s’améliorent, il y a moins de violence. Ça, c’est pas vendeur », souffle Manu Militari.
* Manu Militari au Centre Bell pour les 20 ans de 7ième Ciel, en 2023. Photo par Sebastian Sevillano.
Après Voix de fait, en 2006, Manu Militari a récidivé avec Crime d’honneur trois ans plus tard. En 2012, le rappeur montréalais a passé un autre cap dans sa carrière, faisant paraître un troisième album sous l’étiquette des Disques 7ième Ciel, label pour qui il n’a que de beaux mots.
« Je trouve le chemin que Steve Jolin [le fondateur du label] a réussi à parcourir, c’est très inspirant. Encore une fois, lui, il n’avait aucun modèle devant lui de compagnie de disques. Il a fait cette compagnie-là pour sortir son propre album, dit Manu Militari, alors que Jolin portait effectivement la casquette de rappeur dans les années 2000 sous le nom d’Anodajay. C’est fou ce qu’il a réussi à faire par passion et jusqu’où il a amené ça, de gagner je-sais-pas-combien de fois meilleure compagnie de disques de l’année à l’ADISQ. C’est un success story, comme on dit, extraordinaire. »
Le plus récent album de Manu Militari en date, Nouvelle vague, est sorti en décembre 2021, donc il y a un peu plus de quatre ans. Le rappeur continue de créer de la nouvelle musique, mais il ne se met pas de pression pour autant : « Avec le temps je me rends compte je suis un artisan en fait, puis j’ai la chance de pouvoir le faire comme ça aussi. Je n’ai pas envie de me garrocher, et je ne suis pas dans une recherche commerciale à tout prix. Je ne suis pas dans une course au matériel, lance-t-il. Je veux être libre. »
Ça fait 30 ans que je fais de la musique, moi. Avant de sortir des albums, j’ai rappé toute la journée. J’étais avec des amis, on faisait juste ça, rapper. Dans l’autobus, au parc, en studio. C’était ça, notre vie. J’en ai abordé, des sujets, j’en ai écrit, des textes. Et maintenant, justement, d’avoir la chance de prendre mon temps, c’est inespéré.
Manu Militari donnera, demain, un spectacle au Club Soda pour souligner les 20 ans de Voix de fait, puis jusqu’au milieu du mois de mai, il se produira aux quatre coins de la province, notamment à Rouyn-Noranda, Gatineau, Mont-Laurier ou encore Rimouski. Billets par ici.
- Artiste(s)
- Manu Militari
- Catégorie(s)
- Francophone, Québécois, Rap/Hip-hop,
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