2019 Revue et corrigée

2019 Revue et Corrigée au Théâtre du Rideau Vert | Sauve qui peut!

« La laïcité? Les scandales sexuels? Les canicules planétaires? Greta Thunberg? La crise du taxi? Les inondations printanières? Les fuites de données confidentielles? La procédure de destitution d’un président qui prouve par l’absurde qu’il vaut mieux en rire plutôt que d’en pleurer? ». C’est Denise Filiatrault qui nous met ainsi en appétit pour cette 15e « Revue et corrigée », une tradition qui marche tellement bien que pour la première fois le spectacle d’humour noir, et finalement de toutes les couleurs, sera repris en janvier au Théâtre du Capitole à Québec, après 11 nouvelles supplémentaires levées au Rideau Vert.

*Photo par François Laplante Delagrave.

Une année mordante

Dès son arrivée à la direction artistique du théâtre fondé par Mesdames Brind’Amour et Palomino, comme on les appelle encore, Denise Filiatrault a voulu renouer avec la formule de revue sarcastique des Fridolinades de Gratien Gélinas dans les années 60. Rire des autres, comme rire de nous-mêmes, provoque un défoulement collectif qui fait sauter la baraque, particulièrement cette année avec une revue mordante qui n’épargne personne.

Avec sa quarantaine de sketchs délurés livrés en une cascade déferlante pendant une heure et demie, l’équipe des cinq auteurs, pour la plupart des diplômés de l’École nationale de l’humour, reste sur le gros nerf jusqu’à la première du spectacle lié de près à l’actualité fumante. Pour une première participation à l’écriture des textes par Étienne Marcoux, on retrouve tout autant Luc Michaud qui en est à sa huitième fois, et Daniel Leblanc sa septième, en plus de son rôle primordial de script-éditeur cette année.

Brillants comédiens

Chez les cinq comédiens qui se démultiplient le temps de crier ciseau, l’irremplaçable Suzanne Champagne en est à sa 11e participation à la Revue. Cette comédienne tout-terrain, qui s’est illustrée particulièrement avec son imitation de Pauline Marois dans le passé, nous refait le même coup avec une Theresa May qui s’efforce de baragouiner en longueur un français complètement incompréhensible malgré toute sa bonne volonté. La salle croule de rire. Mine de rien, Suzanne Champagne fêtera ses 40 ans de métier en 2020.

Mais c’est le très polyvalent Marc St-Martin qui est le doyen de cette revue, avec une treizième participation depuis 2006. Ce diplômé de l’École nationale de théâtre compose habilement avec sa petite taille pour jouer les bons ou les méchants ou les deux en même temps. Julie Ringuette, belle et expressive, combinant à merveille jeu, chant et danse, est elle aussi parmi le trio de vétérans.

Pour sa part, l’humoriste et comédien Martin Vachon casse la glace de belle façon. Tout comme François Parenteau, l’ex-Zapartiste, une bande irrévérencieuse avec un humour politique féroce où il a sévi pendant un bon 10 ans. C’est lui d’ailleurs qui a instauré le cours Humour et Actualité, prodigué maintenant à l’École nationale de l’humour. On le sait, les personnalités politiques, les vedettes populaires du petit écran ou de la chanson sont des têtes de turcs inspirantes pour la parodie presque réelle.

*Photo par François Laplante Delagrave.

Personne n’est épargné

La mairesse Valérie Plante y goûte, comme une Manon Massé sans moustache, Dominic Champagne écouetté, Cœur de pirate multicolore, Sylvie Fréchette avec son pince-nez, le maire Labaume et son troisième lien, Pénélope McQuade riant de tout son soûl, France Beaudoin quelque part dans l’univers, Caroline Néron devenue Carole-Lyne avec un gros sac plein de bijoux invendables, Andrew Scheer sermonné par Stephen Harper, Safia Nolin sans être nue comme sa pieuvre, la jeune députée Catherine Dorion qui a troqué son coton ouaté pour un habit de gorille en linge mou, Patrick Bruel qui a besoin d’être tripoté par une masseuse dans sa loge avant un show. Tout y passe, faisant feu de tout bois.

La Revue et Corrigée de cette année est un grand cru, mais elle contient néanmoins des numéros plus faibles. Céline Dion irradiant ses aigrettes argentées n’est pas essentielle, François Legault manque de punch, et surtout Donald Trump, avec son large toupet blondasse et sa cravate rouge qui lui descend presque jusqu’aux genoux, cherche les fake news parmi des éléments inoffensifs comme le rapprochement entre Rideau Vert et la green card essentielle aux méchants immigrants pour travailler aux États-Unis. Rien sur le mur avec le Mexique, et ses autres lubies présidentielles.

*Photo par François Laplante Delagrave.

Rire d’une année difficile

Mais, dans l’ensemble, on rit avec intelligence, et les auteurs n’ont pas reculé devant des sujets au registre grave. Comme la Loi 21, le voile cousu sur la tête, et les minorités invisibles. Comme la petite Greta Thunberg, « la Jeanne d’Arc du climat » lançant deux fois plutôt qu’une son fameux « How dare you? » adressé aux puissants de ce monde à l’ONU. Ou bien encore une campagne populaire prônant que « le français, c’est hot », et dénonçant avec toute la dérision qu’elle mérite la détestable formule du « Bonjour Hi ».

Sauf pour quelques interventions comme le trop long District 31, les sketchs sont courts pour la plupart, comme du slapstick dont le contenu ironique, savoureux et caustique repousse aussitôt le sujet précédent. Et les numéros n’en sont que plus efficaces, tel ce flash d’un Guy Laliberté chantant Marijuana sur l’air d’Alegria dans son île privée de milliardaire. Ou la représentation sans malice d’une clé USB avec le logo de Desjardins.

Ou encore Justin Trudeau versant une larme, et faisant des excuses à tout propos. Le premier ministre du Canada est costumé ici en Aladin dont la lampe n’a plus rien de magique à l’ère du « pouding aux pesticides », de la pensée obsessive aux tonnes de plastique à la dérive, et du plomb dans l’eau des enfants à l’école.

La metteure en scène Natalie Lecompte, une habituée de la Revue, a accompli un travail considérable pour tout attacher dans des conditions pouvant changer à tout moment. Les éclairages à la fine pointe et les projections conçues par Lüz Studio viennent admirablement moderniser la formule.

Et que dire des costumes outranciers de Suzanne Harel, des innombrables perruques et maquillages de Jean Bégin, sinon que le talent de tous ces artistes l’emporte haut la main dans l’entreprise toujours risquée que représente un show de fin d’année voué à nous faire rire malgré l’état du monde. Merci, Madame Filiatrault.

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