10 ans sans Ziggy
Il était Ziggy Stardust, Major Tom. Il était aussi le Thin White Duke, Pierrot, Halloween Jack. Aussi innovateur que provocateur, David Bowie est l’un des artistes les plus importants de l’Histoire, s’étant réinventé un nombre incalculable de fois durant sa carrière. Aujourd’hui, ce 10 janvier 2026, cela fait 10 ans que Starman est parti rejoindre les étoiles.
« Il est arrivé à un moment où le rock avait besoin d’explorer un petit peu plus, sortir des idéaux des années 1960, du mouvement hippie, de la contre-culture », dit Danick Trottier, professeur de musicologie au Département de musique de l’Université du Québec à Montréal.
Après un premier album homonyme plutôt mineur, Bowie accède en 1969 au succès de la plus belle des manières avec l’un de ses morceaux les plus marquants : Space Oddity. La fascination pour l’espace et l’univers extraterrestre est déjà palpable, de même qu’un penchant glam qu’il exploitera pendant des années, brouillant les frontières entre les genres avec son personnage androgyne venant de Mars, Ziggy Stardust.
« David Bowie a voulu montrer qu’on ne peut pas réduire une personne à un carcan d’interprétation normatif, comme le veut la société. C’est contre quoi il s’est beaucoup battu, souligne Danick Trottier. Les gens ne sont pas enfermés dans une unique identité, il y a une mobilité, une idée de dynamisme comme on dit aujourd’hui. » Des concepts de plus en plus acceptés au 21e siècle, mais au début des années 1970, la fluidité des genres n’était pas regardée de la même manière.
« Bowie a été l’un des premiers à vouloir représenter ça », dit Danick Trottier, ajoutant des exemples, dans la même veine, de musiciens comme Lou Reed, Alice Cooper ou Iggy Pop.
Ne jamais se reposer sur ses lauriers
David Bowie est peut-être le plus grand caméléon de l’histoire de la musique occidentale : particulièrement dans les années 1970, tous les deux ou trois ans, l’Anglais s’imprégnait d’un son différent, d’une culture connexe, intégrant le plus d’influences possibles pour élargir sa palette sonore. Malgré le succès d’un album précédent, il avait horreur de faire du sur place. Après le glam, Bowie s’est approché de la soul de Philadelphie (Young Americans), du funk et de l’art rock (Station to Station), sans oublier sa période très pop (Let’s Dance) ou encore son excursion vers la musique électronique (Earthling).
Pour Danick Trottier, son plus grand pari, sa prise de risque la plus osée s’est pourtant déroulée à la fin des années 1970, quand David Bowie a décidé de déménager à Berlin, s’associant par la même occasion au producteur Brian Eno, figure centrale de la musique ambiante.
« Ça avait été très critiqué à l’époque. Les gens disaient : “Qu’est-ce qu’il va faire là, Bowie? Il va complètement s’enfermer, il va perdre son public. Est-ce qu’il veut se rapprocher du communisme?” C’était extrêmement audacieux, mais ça lui a très bien servi, parce que son album “Heroes” l’a repositionné une fois de plus comme un artiste en quête d’un nouveau langage. Ça a montré toute sa palette un petit peu plus avant-gardiste, observe M. Trottier. Sa trilogie berlinoise va devenir une référence pour la new wave au début des années 80, avec une musique beaucoup plus texturée. »
Même si le catalogue de David Bowie est absolument monumental, sans doute l’un des plus grands de l’histoire du rock, l’artiste ne peut pas être résumé uniquement à ses contributions dans la musique : Bowie a joué dans une vingtaine de films, il s’intéresse à la mode, à la chorégraphie, il faisait de la peinture, de la sculpture, du mime. « Il n’arrête jamais de s’intéresser aux autres arts, de voir ce qu’il peut en tirer, lance Danick Trottier. Il annonce carrément ce qu’on appelle aujourd’hui l’artiste multidisciplinaire. »
Après s’être fait plus discret à partir de 2004, arrêtant les tournées et ne lançant qu’un seul album en 10 ans, David Bowie a orchestré sa sortie de scène à la Bowie. Son album Blackstar, lancé à son 69e anniversaire, deux jours seulement avant sa mort, est l’un des sommets de sa carrière.
« On a ici l’exemple même de l’héritage artistique dont Bowie se revendique. Un héritage artistique qui s’associe à une tradition plus occidentale, propre aux avant-gardes, propre à l’art avec un grand A, dit Danick Trottier. Il ne faut pas oublier que Bowie avait une fascination pour les héritages culturels. Et dans ces héritages, l’idée d’un testament musical, l’idée que ta propre vie devienne une œuvre d’art, c’est important, mais c’est aussi l’idée que ta sortie de scène, donc la fin de ta vie, devienne une œuvre d’art. » Blackstar n’est pas l’album le plus accessible de David Bowie, mais c’est à la fois certainement l’un de ses plus intéressants musicalement : l’artiste, sachant qu’il était atteint d’un cancer, regarde la mort en face et crée avec elle. Bowie était autrefois Starman, mais aujourd’hui, l’étoile est noire.
« Il y a une grande réflexion philosophique chez Bowie par rapport au statut de star. Donc le fait de briller parmi les siens, le fait d’être au firmament de la carrière artistique. Il y a quelque chose par rapport aux idoles, par rapport également au crépuscule des idoles. Je pense que d’avoir utilisé Blackstar, ce n’était pas anodin. C’était une revendication de ces personnages qui étaient vers leur fin. »
Et aujourd’hui, en 2026, que reste-t-il de l’héritage de Bowie? Comment son catalogue évolue-t-il après toutes ces années?
« Bowie, au XXe siècle, était parfois vu comme opportuniste, comme quelqu’un qui n’était pas capable de se camper dans un genre musical ou qui manquait d’orientation. Mais rétrospectivement, maintenant qu’il est décédé et qu’on voit tout son legs artistique, on perçoit de plus en plus la forte vision globale qu’il avait. Plus on va avancer, j’ai l’impression, dans le 21e siècle, plus son œuvre va devenir significative par rapport à la rencontre des arts, par rapport à la dimension visuelle en musique, et par rapport aussi à toute l’exploration des genres qu’il a menée. »
Dix ans déjà que Bowie n’est plus sur Terre, mais nous en parlons toujours comme s’il était encore vivant. Et puis, ce sera sûrement la même chose dans 50 ans, dans 100 ans. Certains pourraient penser qu’il est mort, enterré, et c’est tout. Ici, on préfère croire qu’il est simplement revenu sur Mars, rejoindre ses Spiders pour jammer ensemble pour l’éternité.
- Artiste(s)
- David Bowie
- Catégorie(s)
- Alternatif, Ambient, Art rock, Electro, Glam rock, Pop, Psychedelique, Rock,


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