Que notre joie demeure au TNM | Anne Dorval au sommet dans une adaptation d’un roman de Kev Lambert
Pour sa deuxième collaboration avec le TNM, La Messe Basse signe une adaptation du roman primé de Kev Lambert, qui raconte la chute vertigineuse de la « starchitecte » Céline Wachowski sur fond de tensions sociales contemporaines, avec une Anne Dorval au sommet de son art dans le rôle principal.
Adapter le roman dense à la prose haletante, à la narration polyphonique et aux enjeux sociaux brûlants de Kev Lambert n’est pas chose facile, mais le duo a su s’entourer d’une équipe talentueuse pour donner vie à cet univers rempli de laideur et de beauté et à ces personnages complexes et résolument humains. Ainsi, pour ce spectacle qui tient à la fois du documentaire social et du théâtre, Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau ont formé un comité avec deux architectes, Renée Daoust et Rami Bebawi, ainsi qu’avec des membres du Comité d’action de Parc-Extension, un organisme voué à la défense des droits des locataires de ce quartier, qui est l’épicentre des tensions dans l’histoire de Kev Lambert. Les metteur.e.s en scène voulaient provoquer une rencontre entre ces deux mondes rarement réunis, à l’image de celle qui a lieu dans la pièce.
Pour représenter les univers concomitants des architectes et des ultrariches, dans lesquels l’aspect visuel est primordial, les metteur.e.s en scène ont fait appel à la scénographe Geneviève Lizotte, passionnée d’architecture, qui a collaboré avec les architectes pour concevoir des maquettes à intégrer sur scène. Les architectes se sont inspirés de projets qu’ils ont dessinés, mais qui n’ont jamais pu être réalisés et qui permettent de créer l’univers esthétique de Céline. L’éclairagiste Julie Basse est à l’origine des jeux de lumière splendides qui permettent une immersion totale dans les différents univers du roman, notamment grâce à la projection des maquettes sur des panneaux blancs rotatifs faisant office de murs. Les éclairages sont aussi là pour plonger le public dans la psyché des personnages, à l’image de la narration omnisciente dans le roman. La conception vidéo, signée Félix Fradet-Faguy, permet d’évoquer les lieux où gravitent les ultrariches, difficilement représentables avec des décors de théâtre. Les comédiens utilisent tour à tour une caméra sur trépied et des téléphones cellulaires qui s’intègrent à l’action afin de projeter celle-ci sur les panneaux blancs, créant une expérience immersive et rappelant la dimension médiatisée des enjeux sociaux de l’intrigue. Le tout crée également un aspect très documentaire à la mise en scène. Toutefois, le positionnement de certains panneaux, notamment celui du centre de la scène, coupe parfois la projection en deux parties, ce qui nuit légèrement à la vision du public. Le tout forme un univers scénographique très riche malgré le décor sobre et surtout très réfléchi et abouti, en particulier en ce qui a trait aux maquettes et aux représentations visuelles du Complexe Webuy, lequel semble presque réel.
La mise en scène de La Messe Basse rend justice à la multiplicité des personnages de Kev Lambert en faisant jouer plusieurs rôles à certain.e.s comédien.e.s, mais surtout à leur polyphonie, qui révèle leur complexité, et donc leur humanité. L’objectif des metteur.e.s en scène est de permettre au public de se retrouver dans chacun des personnages et de les présenter sans manichéisme ni parti pris. Malgré la dimension sociale et engagée du texte, la pièce évite la moralisation et se présente plutôt comme une question adressée au public. Dans un entretien avec Marie Labrecque publié dans le dossier du spectacle, Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau espèrent que le public change de camp durant toute la pièce, ce qui va le rendre actif.
Le personnage de Céline est le parfait exemple de cette ambivalence, faisant d’elle une femme à la fois forte, attachante, mystérieuse et résolument révolutionnaire. Le rôle semble avoir été taillé pour la talentueuse Anne Dorval, qui l’incarne avec une force et une intelligence sans faille. Dans un entretien publié dans le dossier du spectacle, la comédienne dit beaucoup se reconnaitre en Céline, avec qui elle partage cette passion de la beauté et de l’architecture, mais aussi cette grande authenticité. Comme Anne Dorval le dit : « Céline dit tellement de choses avec lesquelles je suis en accord et que j’ai déjà dites moi-même » (Entretien avec Marie Labrecque, dossier du spectacle du TNM). C’est donc avec une aisance et une conviction époustouflantes que la comédienne livre la tirade de Céline à propos de la médiocrité du Québec face à l’architecture et à la préservation du patrimoine bâti. Sa performance est d’ailleurs récompensée par des applaudissements et des acclamations du public après sa tirade.
Les autres comédiens passent d’un rôle à l’autre avec facilité et justesse, à la manière d’un ballet entre les différentes scènes. Macha Limonchik incarne quant à elle avec sensibilité et justesse la souffrance de Dina, meilleure amie et confidente de Céline et femme au foyer regrettant ses choix de vie.
Malgré la longueur du spectacle (trois heures avec entracte), la brièveté des tableaux et le dynamisme de la scénographie donnent l’illusion de la rapidité, malgré certaines longueurs. En effet, le texte riche et lucide reste tout de même très prolixe pour un texte théâtral, malgré le travail d’adaptation. De plus, l’explicitation de certains enjeux ou éléments de l’intrigue, en particulier l’incident survenu dans l’enfance de Céline et qui la hante dans sa vie adulte, est superflue, compte tenu de la longueur et de la densité du texte.
En adaptant le roman engagé de Kev Lambert, aux thèmes et aux enjeux rarement rencontrés au théâtre mais profondément actuels et d’une importance criante, Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau innovent, tout en tirant profit des technologies scénographiques contemporaines. À l’image des bâtiments célèbres de Céline Wachowski, cette adaptation de Que notre joie demeure est probablement en voie de se construire une place importante dans le paysage théâtral québécois actuel, en célébrant la beauté et la joie de cet art.
- Artiste(s)
- Que notre joie demeure
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre du Nouveau Monde (TNM)
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