Les SMAQ réagissent au documentaire d’Enquête sur l’alliance entre evenko et Live Nation

Jeudi soir, ICI Télé diffusait un épisode de l’émission Enquête entièrement dédié à la portée de l’union entre Live Nation et evenko, mettant en lumière les zones de tension entre intérêts économiques, politiques publiques et culture. La question de base en est une qui concerne tous les amateurs de spectacles de musique au Québec :« Est-ce qu’on devrait s’inquiéter de l’alliance entre l’entreprise québécoise evenko et la multinationale du spectacle, Live Nation? »  L’enquête a été saluée par les Scènes de Musique Alternatives du Québec (SMAQ), qui appelle maintenant à des « solutions structurantes pour soutenir les salles indépendantes québécoises ».

L’émission de 43 minutes se penche sur la concentration du pouvoir dans l’industrie du spectacle vivant au Canada et, plus particulièrement, au Québec, où la culture occupe une place centrale dans le discours identitaire tout en reposant largement sur des mécanismes de financement public. Le reportage ne se limite pas à un constat : il expose un système, ses logiques internes et les effets concrets qu’il produit sur l’écosystème culturel.

Le cœur de l’enquête repose sur la présence dominante de Live Nation, multinationale américaine du divertissement, et sur son implantation au Québec par l’entremise d’Evenko, dont elle détient 49 % des parts depuis 2019. Enquête rappelle que cette entreprise incarne un modèle d’intégration verticale rarement égalé : promotion de spectacles, gestion de tournées, exploitation de salles, organisation de festivals et contrôle de la billetterie. Ce modèle, déjà fortement contesté aux États-Unis dans le cadre de poursuites antitrust, est présenté comme structurant, voire déterminant, pour l’offre culturelle accessible au public québécois.

Bien que le reportage révèle plusieurs enjeux qui sont connus depuis longtemps par les professionnels du milieu, ceux-ci sont rarement abordés publiquement, notamment en raison d’un climat de dépendance économique et de craintes de représailles. C’est précisément sur ce point que la réaction des Scènes de musique alternatives du Québec (SMAQ) vient enrichir et prolonger l’analyse proposée par Enquête.

Dans la foulée de la diffusion du reportage, les SMAQ ont salué publiquement le travail journalistique de Radio-Canada, le qualifiant de « rigoureux, minutieux et solidement étayé sur le plan factuel et juridique ». Pour l’association, cette enquête représente une occasion essentielle de sortir ces enjeux de l’ombre et d’ouvrir enfin un débat public sur les effets de la concentration corporative dans le secteur du spectacle vivant. Les SMAQ reprochent à ces dynamiques structurelles de fragiliser depuis des années les salles indépendantes, particulièrement à Montréal, mais aussi partout au Québec, comme l’exprime bien notamment Jenny Thibeault, directrice générale et artistique de la SAT : « Quand arrive de l’argent public pour des festivals sur le territoire du Quartier des spectacles (…) et qu’ils ne collaborent pas avec les lieux indépendants sur le territoire, ça, ça me pose problème », souligne-t-elle dans le cadre du documentaire. Patrick Kearney, directeur général et instigateur du regroupement de festivals indépendants REFRAIN, apporte aussi des propos semblables au niveau des festivals, tout en questionnant la « gourmandise d’evenko » en matière de subventions.

Par voie de communiqué envoyé aux médias ce matin, les SMAQ insistent sur la nécessité de solutions concrètes et structurantes. Elle rappelle qu’en mars 2025, une lettre ouverte cosignée avec la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec proposait la mise en place d’une redevance sur les billets de spectacles de grande envergure. Cette mesure viserait à créer un fonds privé dédié au soutien des lieux de diffusion indépendants, afin de leur offrir une stabilité financière moins dépendante des fluctuations et des arbitrages du financement public.

Selon les SMAQ, cette proposition ne relève pas d’un geste punitif envers les grands diffuseurs, mais d’un mécanisme de rééquilibrage inspiré d’un modèle déjà en place au Royaume-Uni. Là-bas, un dispositif similaire a permis de générer des sommes importantes pour soutenir les salles de petite et moyenne capacité, sans nuire à la viabilité du marché des tournées internationales. En intégrant cette référence, les SMAQ inscrivent leur démarche dans une logique pragmatique : reconnaître la réalité économique des grands spectacles tout en assurant la survie d’un réseau de diffusion indépendant qui accueille, rappelons-le, plus de 80 % des spectacles de musique en salle au Québec.

Le reportage d’Enquête trouve ainsi un écho direct dans la prise de parole des SMAQ, notamment lorsqu’il est question de diversité artistique et de souveraineté culturelle. L’enquête suggère que la concentration favorise une programmation orientée vers la rentabilité immédiate, souvent associée à des artistes internationaux anglophones, au détriment d’une prise de risque artistique et d’une représentation équitable des créateurs locaux. Les SMAQ prolongent cette réflexion en rappelant que les salles indépendantes jouent un rôle fondamental dans le développement des artistes émergents et dans la vitalité de la scène francophone, un rôle difficilement remplaçable par de grands événements ponctuels.

La question de la billetterie, et plus précisément des pratiques de Ticketmaster, renforce ce sentiment de déséquilibre. Enquête démontre comment les frais élevés et la tarification dynamique s’inscrivent dans un marché où les alternatives sont limitées. Les SMAQ argumentent que lorsque l’accès au public est contrôlé par un nombre restreint d’acteurs, les salles indépendantes se retrouvent dans une position de vulnérabilité accrue, tant sur le plan économique que symbolique.

« Nous invitons les entreprises visées par ce reportage, de même que les décideurs publics, à prendre acte de ces constats et à participer de bonne foi à une discussion sur les moyens d’appuyer l’industrie du spectacle indépendante », concluent les SMAQ.

Reste à voir si la diffusion du reportage d’Enquête lancera des débats fructueux dans la sphère public et/ou si les milieux culturel et politique réagiront en conséquence.

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