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Geordie Greep

Geordie Greep au Club Soda | L’incarnation moderne d’un rock décomplexé

Geordie Greep est l’un des meilleurs musiciens du monde. Dans le rock, du moins. En poussant le bouchon plus loin, si vous ne le demandiez qu’à moi, je vous dirais même qu’il est le plus complet. Et ça, Geordie Greep, il le sait.

Il le sait tellement qu’il se permet d’arriver comme un prince sans première partie, avec son complet caractéristique et sa bouille mi-amusée, mi-arrogante. Le Club Soda, pour l’occasion, est rempli presque uniquement par les membres de la génération Z, un public geek, connaisseur, curieux, qui n’arrêtera pas de scander : « Greep, Greep, Greep! » pendant la soirée, comme on scandait autrefois le nom du Démon Blond au Forum.

Geordie ne se fait pas attendre plus longtemps, débutant sa performance sur Walk Up, suivie de Terra et de The New Sound, morceau homonyme de son premier et pour l’instant unique album. Autrefois meneur de l’excellent trio post-rock black midi, Greep ne lui accordera pourtant presque aucune nostalgie, n’interprétant qu’un seul morceau du répertoire du groupe, Dangerous Liaisons, provenant de l’excellent Hellfire.

Alors, à un seul album honoré dépassant à peine l’heure d’écoute, Greep aura plié la soirée en deux temps, trois mouvements, logiquement? Surtout sans première partie à l’horizon. Que nenni! Comme nous rapportait le grand manitou, Marc-André Mongrain, qui avait assisté à un concert de Geordie Greep l’année dernière, au Théâtre Fairmount, le Londonien prend un malin plaisir à improviser, jammer. Beaucoup. Longtemps.

En tentant une petite statistique très peu scientifique, à vue de nez, je dirais que Geordie Greep et ses musiciens ont passé 1/3 du spectacle à interpréter les morceaux de The New Sound (plus un petit nouveau, Mighty Mouse), et 2/3 à se faire plaisir sur scène, enchaînant les solos endiablés et prouvant chacun leur technique absolument hors normes. Et ce fameux spectacle aura duré presque trois heures. Trois! Heures! Greep veut devenir la référence mondiale des longs concerts, apparemment, il veut voler la couronne détenue par le Boss et son E-Street Band depuis 50 ans.

Geordie Greep et son G-Street Band, dans le courant de leurs longs jams, se promènent absolument partout, avec aisance : free jazz, post-rock, noise, samba, prog. C’est tout simple : de ma jeune vie, je n’ai jamais vu des musiciens transpirer autant d’assurance à leurs instruments. Le talent déborde de partout, il leur coule des oreilles, transparaît de la tête aux pieds : les doigts amochés virevoltent sur les frettes, on pense entendre trois batteurs, quatre claviéristes!

J’avais l’impression de voir Rush, Ornette Coleman, Héctor Lavoe et Sonic Youth performer sur une seule scène, en même temps : sauf que Greep et son house band n’étaient que cinq.

Certains diront que le spectacle était long pour rien, que Greep aurait pu couper certains de ses jams de moitié sans en perdre l’effet.

Je leur répondrais ceci : pour 35$, vous avez assisté à ce qui s’apparente au futur du rock. Un rock décomplexé, qui fracasse les frontières, les remodèle. À vrai dire, le rock est au même point que le jazz au début des années 70 : éloigné de ses belles années, il doit trouver un moyen de se renouveler sans en perdre l’essence. Car en faisant du surplace, vous voilà avec Måneskin et Greta Van Fleet : de pâles copies des plus grands, des imposteurs, quoi. Greep et Cameron Winter sont deux des noms les plus excitants d’une nouvelle génération proposant une musique plus éclatée et surprenante que jamais.

Vers 21h15, surprise de la part de Greep et ses musiciens : « on va prendre une petite pause pour boire de la bière en backstage, on vous revient dans 15 minutes », dit-il après avoir interprété As If Waltz. Bizarre, entracte probablement impromptue pour soigner son doigt (Greep s’est blessé pendant un solo de guitare sur The New Sound, ce qui aura mené à un – énième – jam sur le thème de « I broke my fingernail »).

Aucun problème à reprendre du rythme après cet étrange entracte puisque Geordie Greep nous assomme avec la Sainte Holy, Holy, simplement l’un des morceaux les plus marquants des années 2020, un chef-d’œuvre. Les mosh pits éclatent de plus belle et n’arrêteront pas pendant cette deuxième partie du spectacle qui contiendra également l’un des meilleurs morceaux du répertoire de Geordie Greep, l’immensément technique Motorbike.

Comme pour tester une fois de plus notre patience, l’Anglais termine son spectacle avec une version de quasi une demi-heure de The Magician, le morceau le plus long de son album, mais à la fois à l’écriture la plus poussée – pour la petite anecdote, ce titre avait déjà entendu dans des performances de black midi, quelques mois avant que le groupe ne se désagrège –. Assister à un spectacle de Geordie Greep, c’est l’équivalent de regarder Sátántangó d’une traite, lire Guerre et paix en moins d’une semaine : c’est exigeant, oui, mais passé cette barrière, on se retrouve avec une des offres culturelles les plus riches et jouissives du moment. Greep est un génie, et j’utilise ce mot avec des pincettes : mais lui, il le mérite.

On ressort du spectacle de Geordie Greep avec un mal de dos immense, en ayant mal aux pieds, aussi. Mais surtout, on ressort du spectacle de Geordie Greep convaincu d’avoir assisté à quelque chose de plus grand que nature. Le Frank Zappa de notre époque, on ne peut que saliver à l’idée de recevoir un nouvel opus de la part de ce musicien aussi génial qu’arrogant.

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