crédit photo: Marie Noele
Bones & Wires

Entrevues pour Bones & Wires à Tangente | Un duo de deux solos

Sébastien Provencher et Mathieu Leroux sont deux chorégraphes et danseurs montréalais qui, en créant leur premier opus conjoint intitulé « Bones & Wires », tenteront de décloisonner la thématique des origines identitaires et sensibles de l’un, pour la confronter à la froide technologie au futur de l’autre. Les deux artistes, cette fois-ci, risquent le tout pour le tout en réunissant chacun un solo de son cru pour en faire un duo énigmatique qui promet.

Sébastien plonge en premier : « Mathieu avait une idée de spectacle solo, et moi aussi. On est allés prendre un café ensemble, et de fil en aiguille, nous sommes arrivés à ce spectacle hybride. On est ensemble, tout en étant séparés, chacun dans son espace scénique, avec des thèmes différents, mais qui finissent par se recouper. Dans ce processus de création qui s’est étalé sur trois ans, je crois que nous avons développé une voix à deux. »

Grâce à une résidence de création au OFFTA en 2018, ils y avaient présenté une ébauche de Bones & Wires, encore à l’étape d’un travail de laboratoire qui avait été bien reçu par le public de connaisseurs et d’irréductibles du OFFTA.

Mais, pourquoi encore un titre en anglais pour un spectacle de danse à Montréal? Pourquoi cette mode de titrer la danse en anglais? La question paraît surprendre les deux intéressés. « Il y a du texte en français et en anglais dans la pièce, répond Mathieu. Et on trouvait que le titre Bones & Wires avait une évocation plus directe que, par exemple, « Ossements & fils », pour arriver à dresser la genèse d’un être humain placé de plein fouet devant les technologies du futur qui nous envahissent. »

 

Là où l’émotif rejoint le technologique

Dans un premier temps, la scène sera coupée en deux par le déploiement de câbles et de fils entre chacune des parties. Les deux protagonistes exécuteront leur parcours chorégraphique propre, sans aucune interaction entre eux, jusqu’à un point de rupture où l’émotif rejoint le technologique.

Sébastien poursuit : « Les éléments finiront par se contaminer dans la deuxième partie du spectacle. Il y a une réelle écriture de plateau qui tient compte des deux interprètes. En termes de spatialité, nos mouvements sont très différents, puis graduellement, je parlerais de correspondances et d’effets miroirs qui s’entrechoquent, causant une confusion entre la mémoire et le réel, comme si la mémoire s’était diluée au point de transformer la réalité ».

Il y a du texte dans cette double auto-chorégraphie. Celui des interprètes, un peu, mais surtout des fragments de poésie québécoise, et même des extraits de textes des deux sociologues Sherry Turkle et Adam Alter. « Des textes, dira Mathieu, qui ajoutent une dimension plus abstraite aux deux pôles du spectacle que sont les émotions confuses de l’enfance, le passé, versus les nouvelles technologies, tournées vers une obsession du futur de plus en plus envahissante dans nos vies. »

* Photo par Marie-Noële Pilon.

 

Les deux concepteurs ont su s’entourer d’une solide équipe de collaborateurs, dont Angélique Willkie, performeuse et dramaturge, aussi bien que chanteuse avec le groupe de musique du monde Zap Mama. Ici, le générique la désigne en tant que « Accompagnement dramaturgique », aux côtés de la comédienne et dramaturge Morena Prats pour ses « Conseils artistiques à l’écriture de plateau ». En gros, le défi consistait à partir de ce que la théorie appelle du mot barbare « surtechnologisation », afin de revenir vers l’intime, l’enfance, la famille, le mental, mais finalement pour se déconstruire soi-même.

Le noyau de création de Bones & Wires comprend aussi l’environnement sonore créé par Steve Lalonde, vivant, et en parfaite symbiose avec les mouvements dansés. « La musique de Steve Lalonde est ultra riche, avec plusieurs clins d’œil cinématographiques, dira Sébastien. On lui avait demandé dès le départ un long DJ set de 55 minutes dont émanerait un flot énergétique, un flot émotif, et c’est exactement ce qu’il a composé, magnifiquement. »

* Photo par Marie-Noële Pilon.

 

Complicité absolue

Tout au long de cette entrevue conjointe, Sébastien Provencher et Mathieu Leroux se lancent du coin de l’œil des sourires complices, en tentant d’expliquer leur travail. Il y a forcément une énergie spéciale qui circule entre eux, se déployant à partir d’un intellect finement aiguisé. Ces deux artistes sont des têtes-chercheuses qui ne se sont jamais contentés de facilité, ayant chacun un bagage professionnel enviable, et une complémentarité indéniable.

À propos de son comparse de scène, Mathieu dira : « Je suis fasciné par l’élégance du mouvement chez Sébastien, ce qui est très inspirant. Il a un grand souci du menu détail par rapport à chaque geste, qu’il applique à toute la production. Il continue toujours de creuser, creuser, creuser pour définir chaque mouvement, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la meilleure façon de rendre justice à notre proposition ».

Sébastien réagit aussitôt en disant : « Tout le bagage de Mathieu au niveau du théâtre, des arts visuels et des arts vivants, apporte une énorme contribution au spectacle, avec un langage différent qui lui est propre,venu de ses expériences de travail passées ».

Les deux artistes se sont entendus pour ne pas choquer inutilement, pas plus que pour séduire le spectateur à tout prix. La musique n’est pas assourdissante, ni le climat oppressant. « Nous ne sommes pas dans une démarche dont le but serait d’agresser le spectateur. On n’est pas du tout dans une esthétique de rentre-dedans », précise Mathieu en ajoutant que « le corps est toujours très présent, et on y trouve tout de suite une corrélation entre théâtre et danse. Même les images tirées de la littérature produisent des effets de dramaturgie. »

Mathieu Leroux est à la fois auteur, comédien, metteur en scène et conseiller dramaturgique. Il a été formé à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, mais il détient aussi une maîtrise en littérature française à l’UdM. Son premier roman, Dans la cage, publié en 2013, a été suivi par un essai sur la performance de soi et le théâtre autobiographique, sous le titre accrocheur de Quelque chose en moi choisit le coup de poing, en 2016. Et l’automne dernier, il a fait paraître un ouvrage tout aussi provocateur intitulé Avec un poignard, un titre punché et vrai comme lui.

Pour sa part, Sébastien Provencher détient un bac en danse contemporaine de l’UQAM où il a reçu en 2013 la bourse William Douglas pour la qualité de son travail artistique. En plus de Montréal et Toronto, ses créations ont été largement diffusées en Europe.

Actuellement, avec la danseuse et chorégraphe indépendante Julia B. Laperrière, il peaufine son ambitieux projet intitulé What Will Come. Il s’agit d’une coproduction avec l’Allemagne ayant connu une première ébauche à Postdam, et qui est prévue à Tangente en novembre 2021. « Ce spectacle, dit Sébastien, traite de l’obsession de tout catégoriser, de tout faire entrer dans une boîte. Nous voulons déconstruire les codes d’un système en noir et blanc pour créer de la lumière et des couleurs sur le monde ».

Bones & Wires sera présenté en webdiffusion depuis le Wilder du 8 au 16 mai prochain. Une discussion avec les artistes se tiendra ce vendredi 30 avril, de 12h30 à 13h00, sur la page Facebook de Tangente.

Billets et détails par ici.


* Cet article a été produit en collaboration avec Tangente.

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