Entrevue avec Dominique Fils-Aimé | L’art de se poser
Dominique Fils-Aimé aime travailler en prenant son temps. Vite ne veut pas dire mieux, dans son vocabulaire. Et cette approche, ça se ressent autant dans sa musique, méditative, que dans son rapport au monde, retransmis en paroles. Elle sortira, à la fin de la semaine, son cinquième projet, My World is the Sun, deuxième entrée de sa deuxième trilogie. Sorte d’album-concept, ce nouvel opus est une ode à la transmission intergénérationnelle et à l’importance des éléments naturels dans sa vie.
« Pendant que je créais l’album, j’ai découvert une cassette, et c’était tellement aligné avec tout ce que je racontais déjà [dans ce nouveau projet]. » Cette cassette à laquelle Dominique Fils-Aimé fait référence, elle contient des morceaux chantés par sa mère, enregistrés dans les années 1970. Le premier titre de la cassette, Ma mélodie, deviendra également le premier titre de l’album de Fils-Aimé. « J’ai pris ça comme un signe, et je me sentais comme si elle avait chanté pour moi, quelque part. Ça m’a donné envie de lui rechanter à la fin, pour clore l’album. »
Cette réinterprétation du morceau, c’est une manière d’exprimer « ma gratitude, de vouloir dire merci pour tout ce qu’elle m’offre. Déjà, en commençant par la vie, mais toutes les leçons aussi, les valeurs qu’elle m’a inculquées qui font de moi aujourd’hui une personne heureuse qui fait ce qu’elle aime, qui se sent entourée et libre. »
Entre ces deux déclinaisons de Ma mélodie se trouvent 13 superbes titres soul aux déclinaisons jazz, blues, et même afro-latines! Se détache notamment Rhythm of Nature, une lente montée de neuf minutes, contemplative et recueillie, hommage aux éléments qui, contrairement à nous, prennent leur temps. « Je suis sûre que quand les arbres et les plantes, au rythme auquel ils avancent, nous voient dans la ville, on a l’air de petites créatures en accéléré pour eux! On va plus vite, constamment toujours plus vite, comme si, le but, c’était toujours d’accélérer », dit-elle. À contre-courant, Fils-Aimé ne se retrouve pas dans cette frénésie collective. « Je pense que j’ai un désir de ralentir, de prendre le temps de m’écouter et de créer des choses à mon rythme, à mon image, alignées avec mon processus intérieur, qui est plus lent. Moi, si je pouvais, j’hibernerais tout l’hiver. Et je pense qu’on devrait tous le faire. » On est bien d’accord, ici à la rédaction!
Les trois premiers albums de Dominique Fils-Aimé, Nameless (2018), Stay Tuned! (2019) et Three Little Words (2021), étaient imaginés sous la forme d’une trilogie. Chacun explorait, clairement, les racines d’un genre musical afro-américain : d’abord le jazz, ensuite le blues, et puis, la soul. Dès la sortie de son album suivant, Our Roots Run Deep (2023), Fils-Aimé l’annonce clairement : elle débute une nouvelle trilogie, sa deuxième.
« On m’a dit que je ne pouvais pas sortir de trilogie dans un monde où il faut sortir des singles : “Les gens n’ont pas le temps, les gens n’ont pas d’attention span, il faut faire des formats courts, etc.” Ça m’a donné envie de prouver que c’est faux, ça m’a donné envie d’aller à contre-courant et, justement, d’offrir l’opportunité aux gens qui s’y intéressent de suivre une histoire au long terme, et de connecter plus profondément avec un artiste et son projet. »
Le mot d’ordre de ce nouvel album : la spontanéité. « Dès que je me mettais à réfléchir un peu trop ou à analyser, je jetais la chanson à la poubelle. J’ai juste gardé les chansons qui sont venues toutes seules, sans y réfléchir, et je n’y touchais plus. » À l’enregistrement, Fils-Aimé donnait de la place à ses musiciens pour jouer plus librement, pour s’amuser ensemble, surtout. « Juste le mot “jouer” de la musique, souligner le jouer. Il y a quelque chose dans l’idée de jouer avec ses amis qui fait du bien. »
C’est juste plus humain, dans un monde où il y a beaucoup d’edits, il y a même l’IA qui veut essayer de chanter des chansons à ma place. C’est une manière de s’affirmer dans l’authenticité, dans notre humanité artistique.
L’art, accessible
Dominique Fils-Aimé est une fervente défenseure de la démocratisation de l’art pour tous. Fils-Aimé voit de l’art dans chaque compartiment de la vie, et invite tous et toutes à défoncer les barrières de la gêne et du jugement pour créer.
« On est tous artistes et créateurs. C’est quelque chose qu’on sait tous en tant qu’enfants. Tous les enfants dessinent, jouent, courent, dansent, chantent… Soudainement, il y a le conditionnement social qui rentre, et tout d’un coup, si tu peins quelque chose et que ça ne va pas dans un musée, tu n’as plus le droit. C’est comme si on dévalorisait le processus pour prioriser le résultat, alors que tout le bien-être est dans le processus. [Je rêve qu’on puisse] ramener l’art à sa forme initiale, qui est juste d’exister autant que nous, on existe. C’est une nature première, c’est dans notre nature humaine, de créer. On crée une phrase, ça peut être un poème, on fait un mouvement, on peut l’appeler danse. »
Des mots particulièrement humbles pour une femme qui cumule les prix Juno et les Félix, et qui s’est également fait nommer deux fois sur la courte liste du prix Polaris.
My World Is The Sun sera disponible sur les plateformes d’écoute ce vendredi 20 février, à minuit. On vous invite à l’écouter sur Bandcamp. Dominique Fils-Aimé débutera la même journée sa tournée, qui se poursuivra jusqu’en février 2027. L’artiste montréalaise se produira notamment à domicile le 27 juin dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal, deux ans après son passage remarqué au même événement, sur la grande scène de la Place des Festivals. Cette fois-ci, ce sera dans le confort du Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Toutes les dates de sa tournée par ici.


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