Éclipse de Marie Brassard
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Éclipse de Marie Brassard au Quat’Sous | Les femmes de la Beat Generation

C’est au hasard d’une visite dans une librairie que la femme de théâtre Marie Brassard a découvert l’ouvrage Beat Attitude, qui l’a fouettée au point de s’en inspirer pour un spectacle hors-normes présenté en ce moment au Théâtre de Quat’Sous. Les éclipsées en question sont toutes ces poétesses reléguées au second plan du mouvement littéraire de la Beat Generation dans les années 50, au profit d’écrivains célébrés comme Jack Kerouac, William S. Burroughs, Allen Ginsberg et d’autres, tous des hommes.

*Photo par Yanick Macdonald.

De cette anthologie de la Beat au féminin, qui réunit 15 voix distinctes cherchant en littérature une cohérence dans le chaos, la metteure en scène Marie Brassard et ses quatre interprètes ont conservé les écrits rebelles de sept d’entre elles, oubliées par l’Histoire. Ce sont Elise Cowen, Diane di Prima, Hettie Jones, Leonore Kandel, Denise Levertov, Janine Pommy Vega et Anne Waldman. Le choix des écrivaines, radicales et insoumises, comme le travail de recherche sur leur vie, s’est fait en collégialité et avec la sensibilité personnelle des échanges entre les comédiennes et la metteure en scène.

Mais Éclipse n’est pas du tout l’expression d’un féminisme enragé et accusateur. Le collectif de Marie Brassard s’en défend bien, au profit des spectateurs qui pour la plupart tombent des nues en découvrant cette parole féminine révolutionnaire et libératrice.

Un électron libre

Le travail de Marie Brassard au théâtre a toujours été celui d’un électron libre, au confluent des nouvelles technologies et des profondeurs abyssales de la condition humaine. Depuis Jimmy, créature de rêve, créée au FTA en 2001, elle a proposé avec sa compagnie Infrarouge des œuvres en marge, comme Peepshow, La Noirceur, et plus tard La Fureur de ce que je pense, autour des textes et de la fin de vie tragique de Nelly Arcan. Elle est une émule de l’école de Robert Lepage avec qui elle a co-écrit et joué dans la pièce Polygraphe, encore au Quat’Sous.

Pour Éclipse, elle a su s’entourer d’artistes polymorphes comme elle-même, dont Larissa Corriveau qui a travaillé déjà sous la direction de Brigitte Haentjens, Alice Ronfard, Catherine Vidal ou Florent Siaud au théâtre, s’étant laissée tenter aussi par le cinéma avec Denis Côté, et par la danse avec des chorégraphes de la trempe d’Estelle Clareton.

La distribution comprend à ses côtés Laurence Dauphinais, qui est aussi metteure en scène et musicienne à ses heures, Ève Duranceau, connue surtout par la télévision, mais ayant joué passablement au théâtre aussi, et au cinéma, entre autres dans le film Polytechnique de Denis Villeneuve. Enfin, Johanne Haberlin, avec plus de trente productions théâtrales dans sa besace, co-fondatrice du Festival OFFTA et bras droit de Sylvain Bélanger à la direction artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Les quatre comédiennes se valent en termes de talent et de forte présence sur scène, aucune ne paraissant vouloir tirer la couverture de son côté, ce qui donne une belle homogénéité au spectacle soutenu avec une grande justesse par la musique originale d’Alexander MacSween.

*Photo par Yanick Macdonald.

Décor astucieux

Antonin Sorel, en plus de la conception des costumes, se démarque avec un décor astucieux qui fait paraître plus grande la légendaire petite scène du Quat’Sous. En se confinant à une encoignure en fond de scène du côté cour, il libère une plus grande surface devant servir d’écran à des projections d’images de l’ère de gloire des beatniks. Armés de poèmes, de textes en prose et de chansons, ils ont chamboulé les valeurs de leur temps en matière de fuite vers un nowhere interdit, de patriarcat enraciné, de religiosité imposée, de diktat familial, de drogues, de carcan social ou autres, brisant au passage et avec fracas les tabous sexuels, en réponse à une indicible soif de liberté nouvelle.

Certains des poèmes, pour ne rien perdre des subtilités de la langue originale, sont livrés en anglais avec une traduction simultanée sur l’écran. Marie Brassard et ses acolytes ont pensé à tout pour que cette expérience révélatrice vous fasse passer une soirée d’exception au petit théâtre de l’avenue des Pins. Et vous surprenne, sans pour autant démoniser les écrivains de l’époque, par la découverte d’une littérature au féminin à ne plus jamais perdre de vue en évoquant la nécessaire Beat Generation.

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