Changer de vie à La Licorne | Le reflet d’une vie meilleure?
Pour les 50 ans de la compagnie, la Manufacture s’offre une autre collaboration avec l’autrice Catherine Léger avec Changer de vie, une comédie absurde et troublante sur les liens affectifs qui unissent les humains et l’intelligence artificielle. Il est d’actualité de traiter de l’IA au théâtre, puisque sa présence a explosé dans les cinq dernières années avec l’arrivée de robots conversationnels très avancés. Ce projet se distingue de par la fausse légèreté du ton pour un sujet grave et perturbant : remplacer l’aide psychologique par ChatGPT.
Qui n’a pas déjà vu, ou même partagé une publication en ligne invitant les gens en détresse à parler, à se confier à un proche ou même à contacter sans gêne la personne qui partage. En lisant un des ses posts, Jasmine (Marilyn Castonguay) cogne en pleine nuit chez Nathalie (Isabelle Brouillette), une vague connaissance, mais non moins « amie Facebook ». Nathalie, se rappelant à peine de Jasmine après l’avoir recherchée dans sa banque d’amis, l’accueille tout de même avec bienveillance, malgré les reproches de son conjoint, Christian (Steve Laplante), qui menace d’appeler la police. S’ensuit alors des scènes tordantes de malaise, et une amplification exponentielle de la relation entre Nathalie et Jasmine. Nathalie se sentant dans l’obligation d’aider, Jasmine l’entraîne à des funérailles, où elles font de la MDMA avec le pusher et ami de Jasmine, Marco (Hubert Proulx). La pièce se déroule sur environ trois jours, qui dégénèrent littéralement au rythme endiablé d’un fil d’actualité, comme un miroir de l’éphémérité des décisions et des enjeux du 21e siècle. L’élément déclencheur de Jasmine réside dans sa « relation » avec ChatGPT, qui lui avait conseillé de se présenter chez Nathalie après avoir analysé ses contenus sur les réseaux sociaux.
Cette proposition de Catherine Léger propose une écriture chirurgicale, où humour et absurdité flirtent pour dénoncer des préoccupations profondes. Des interventions saccadées, des sketchs entrecoupés d’ellipses temporelles incarnent très bien la vitesse absurde à laquelle les humains croient devoir interagir pour trouver un sens à leurs émotions. On pourrait croire qu’il s’agisse d’une pièce sur le suicide, car le personnage de Jasmine en fait mention, mais il est plutôt question de la gestion des besoins affectifs, comme l’explique elle-même Catherine Léger : « Apparemment, il faut vivre et accepter d’avoir des besoins affectifs, sans aucune garantie d’être capable de les combler. » Là se trouve tout l’artifice proposé par l’intelligence artificielle : faire miroiter une solution miracle pour combler toutes nos carences émotives, comme un botox pour la santé mentale.
La pièce est hilarante, le public s’esclaffe régulièrement à cause du ton tellement décalé et pince-sans-rire des comédien.nes. Steve Laplante est impeccable, comme toujours, dans son rôle de grand gars défaitiste, un peu loser. Ça ressemble à tous ses autres rôles, mais il est tellement précis et efficace qu’on ne s’en tanne pas. Marilyn Castonguay épate par son sens du timing et sa virtuosité pour jouer avec crédibilité cette fille inconstante et dure à suivre. La Nathalie d’Isabelle Brouillette est impeccable, naïve et débonnaire, juste assez cruche pour qu’on y croit. Le personnage d’Hubert Proulx détonne parfaitement dans l’équation pour faire basculer la vie de Nathalie, et déclenche les rires à tout coup avec ces sourires sincères de gars infidèle. Ils ont été très bien guidé par le metteur en scène Philippe Lambert, car aucune réplique ne laisse les spectateurs indifférents. La scénographie est dépouillée, mais efficace, avec une bande de lumières LED qui effectue les transitions de lieux, et sert même de personnage.
On se doit de faire le parallèle avec la pièce Les voisins de Louis Saïa et Claude Meunier, où chaque ligne est un gag, mais aussi une réflexion profonde sur notre époque et nos habitudes. Changer de vie a le potentiel de devenir une pièce-phare de notre dramaturgie. Il vous faudra cependant vous déplacer à La Licorne pour savoir si les personnages réussissent bel et bien à changer de vie.
Du 20 janvier au 7 mars 2026 au Théâtre La Licorne, à Montréal
Texte : Catherine Léger
Mise en scène : Philippe Lambert
Avec Isabelle Brouillette, Marilyn Castonguay, Steve Laplante et Hubert Proulx
Décor, costume et accessoires : Marc Sénécal
Lumières : André Rioux
Musique : Jeannot Bournival
- Artiste(s)
- Changer de vie
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre La Licorne



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