Carmen, Requiem au Théâtre Denise-Pelletier | Le pouvoir de la communauté
Pour sa toute première production, la compagnie La pièce du fond a choisi de réactualiser l’histoire de la célèbre Carmen, personnage éponyme de la nouvelle de Prosper Mérimée, laquelle a inspiré Georges Bizet pour son opéra. 180 ans après son meurtre, les personnages de l’histoire sont réunis au salon funéraire et revivent les évènements qui ont mené au drame en réglant leurs comptes. L’exotisme, la misogynie et la discrimination, thèmes peu politiquement corrects de l’histoire originale, sont mis de côté pour raconter les contrecoups de ce féminicide vécu par la communauté à travers « le prisme de la mémoire : fragmentaire, subjective, profondément humaine » (page du spectacle, tirée du site du Théâtre Denise-Pelletier). Cependant, les thèmes qui résonnent encore avec le public actuel tels que la liberté, le désir et la violence sont réinventés dans ce spectacle multidisciplinaire qui allie théâtre, musique, chant choral et mouvement.
La mémoire fragmentée est représentée par une alternance entre des retours en arrière et l’action principale. Carmen brille par son absence, les autres personnages s’adressant à sa voix provenant des haut-parleurs et interprétée par Célia Gouin-Arsenault. Ainsi, même disparue, le personnage demeure présent dans la vie des autres protagonistes par sa voix, fidèle à l’origine de son prénom. Ce thème emblématique du chant est exploité dans Carmen, Requiem sous plusieurs formes et en référence à la fois à l’opéra, au prénom du personnage éponyme, aux chants funéraires et à la dimension communautaire.
* Photo par Maxim Paré Fortin.
Pour sa création, La pièce du fond a choisi de collaborer avec le musicologue Jean-Frédéric Hénault-Rondeau pour la conception et la direction musicale. Celui-ci a décidé d’aborder la musique de la pièce à travers la dissolution du souvenir en réinterprétant les leitmotivs en se basant sur la musique de Bizet. Le fait de mettre ensemble des airs différents non-destinés à être joués en même temps crée une ambiguïté qui renvoie à l’aspect fragmentaire et imparfait des souvenirs. La musique de Jean-Frédéric Hénault-Rondeau crée cette ambiance solennelle de chant choral, empreinte de deuil et de recueillement. Des mélodies en basse continue jouent tout au long de la pièce, probablement pour ajouter à l’intensité dramatique, mais finissent par lasser l’oreille et à manquer leur effet. Le son provenant des haut-parleurs n’était pas non plus très net, mais l’emplacement de la collaboratrice à côté de ceux-ci en était peut-être pour quelque chose.
* Photo par Maxim Paré Fortin.
Le va-et-vient entre les souvenirs et les funérailles est mis en scène dans une scénographie simple, mais efficace, des structures amovibles et des banquettes en cuir noires figurant les différents lieux de l’action. La disposition des gradins en face-à-face et les banquettes placées de la même façon et en ovale renvoient à la fois à l’arène de la corrida et au huis clos funéraire. Le décor intègre aussi les portes de chaque côté de la salle, créant ainsi une expérience théâtrale véritablement immersive. De plus, les personnages s’assoient au premier rang des gradins quand ils ne sont pas dans la scène, mais continuent quand même d’observer l’action. Les éclairages participent à l’intensité dramatique de la pièce, en particulier l’éclairage rouge qui jaillit de la porte ouverte et qui représente d’une manière symbolique et percutante tout à la fois le taureau, Carmen et la violence qui sous-tend l’histoire.
* Photo par Maxim Paré Fortin.
Le jeu des comédiens est très juste et naturel, et l’idée de faire interagir les personnages secondaires les plus importants de Carmen dans une pièce permet de leur offrir une personnalité et une humanité plus complexes et d’avoir ainsi accès à leurs sentiments par rapport à l’assassinat de Carmen. Les personnages font référence à plusieurs éléments de l’intrigue originale de manière très naturelle, comme si celle-ci avait toujours été sous la forme d’un texte théâtral. Les auteur·e·s de la pièce ont même donné une backstory à José, laquelle offre une piste d’explication quant à son geste insensé. Selon Steven Lee Potvin (José) : « Dans l’opéra, le meurtre de Carmen est très romantisé. Dans la pièce, on s’attaque aux dommages collatéraux du féminicide. On a accès au cerveau de mon personnage, à son passé et à sa sensibilité au moment où il commet son geste. On ne veut pas le glorifier ni le victimiser ; on essaie juste un peu de comprendre. C’est une posture intéressante » (extrait d’une entrevue avec Stéphanie Morin, La Presse). Cette incursion dans la psyché de José est d’ailleurs racontée sous la forme d’un monologue poétique très touchant, la seule fois où le personnage parle dans la pièce d’ailleurs.
Carmen, Requiem est une création pluridisciplinaire originale qui actualise le thème du féminicide de Carmen en donnant une voix plus importante à cette femme à travers celles des gens de la communauté qui l’ont connue le mieux. Encore aujourd’hui, le théâtre prouve que la communauté est essentielle quand le drame frappe.
Les funérailles de la mythique Carmen ont lieu à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 10 au 28 février 2026.
- Artiste(s)
- Carmen
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre Denise-Pelletier

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